Nous ne savons renoncer à rien », disait Freud. C'est pourquoi le deuil est souffrance et travail. Il y a souffrance, non à chaque fois qu'il y a manque, mais à chaque fois que le manque n'est pas accepté. Le monde nous dit non - et nous disons non à ce refus. Cette négation de la négation, loin d'aboutir à je ne sais quelle positivité, nous enferme dans la douleur ou la frustration. Nous sommes malheureux parce que nous souffrons, et nous souffrons encore plus d'être malheureux. De là ces larmes, ce sentiment de révolte ou d'horreur.

 

 

« C'est pas juste », dit le petit enfant - et de fait cela ne l'est pas. Simplement le bonheur ne l'est pas davantage, et ne s'en soucie point.

 

Là encore la mort offre le modèle le plus net, le plus atrocement net. Pour qui a perdu ce qu'il aimait le plus au monde - son enfant, sa mère, l'homme ou la femme de sa vie... -, la blessure est à la lettre insupportable, non en ce qu'elle nous tue (quoiqu'elle tue parfois), mais en ceci qu'elle rend la vie elle-même atrocement douloureuse, en son fond, au point que l'horreur occupe tout l'espace psychique disponible, rendant la joie (et même, les premiers temps, le repos) comme à jamais impos­sible. A jamais? C'est du moins le sentiment que l'on a d'abord, et que la vie détrompe, bien sûr, que la vie heureusement détrompe. Le travail du deuil, comme dit Freud, est ce processus psychique par quoi la réalité l'emporte, et il faut qu'elle l'em­porte, nous apprenant à vivre malgré tout, à jouir malgré tout, à aimer malgré tout : c'est le retour au principe de réalité, et le triomphe par là - d'abord modeste ! - du principe de plaisir. La vie l'emporte, la joie l'emporte, et c'est ce qui dis­tingue le deuil de la mélancolie. Dans un cas, explique Freud, le sujet accepte le verdict du réel - « l'objet n'existe plus » -, et apprend à aimer ail­leurs, à désirer ailleurs. Dans l'autre, il s'identifie avec cela même qu'il a perdu (il y a si longtemps, et il était si petit!), et s'enferme vivant dans le néant qui le hante.

 

[…]

 

Aussi faut-il aimer en pure perte, toujours, et cette très pure perte de l’amour, c’est le deuil lui-même et l’unique victoire. Vouloir garder c’est déjà perdre ; la mort ne nous prendra que ce que nous avons voulu posséder.

 

J’écris cela en tremblant, me sachant incapable d’une telle sagesse, mais convaincu pourtant (ou à cause de cela) qu’il n’y en a pas d’autre, si tant est qu’il y en ait une, et que tel est à peu près le chemin sur lequel, ou vers lequel, et difficilement toujours, il nous faut avancer…

« Impromptus »     ANDRE COMTE  -  SPONVILLE

 

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