Je ne crois pas, pour ma part, à un seul Dieu personnel, ni surtout à un Dieu de la seule douleur. Mais je crois que - douleur et joie mêlées, et avec elles toutes les formes de la vie - il n'est de Dieu que ce qui, dans l'homme et dans les hommes et dans l'univers, est une naissance perpétuelle. La Création se renouvelle, à chaque instant. La religion n'est jamais une œuvre accomplie. Elle est l'acte et la volonté d'agir, sans repos. Elle est le jaillissement de la source. Jamais l'étang.
Je suis d'un pays de rivières. Je les aime comme des êtres vivants. Et je comprends mes ancêtres qui leur versaient le vin et le lait. Or, de toutes les rivières, la plus sacrée est celle qui sourd, à tous moments, du fond de l'âme, de ses basaltes, de ses sables, et de ses glaciers. Là est la Force première, que je nomme religieuse. Elle est commune à l'art et à l'action, aux sciences et aux religions, à tout ce fleuve de l'Âme, que de l'insondable et sombre réservoir, entraîne l'irrésistible pente vers l'océan de l'Être, conscient, réalisé, dominé. Et, de même que l'eau remonte ensuite en vapeurs, de la mer aux nuées du ciel, qui réglementant le réservoir des fleuves, les cycles de création s'enchaînent sans interruption. Et de la source à la mer, et de la mer à la source, tout est la même Énergie, l'Être sans début ni fin, qu'il m'est indifférent qu'on nomme Dieu (et quel dieu ?) ou Force (et quelle force ?) Fût-elle dite Matière ; quelle matière est-ce donc qui désigne également les énergies de l'Esprit ?... Des mots, des mots !... L'essence est l'Unité, non pas abstraite, mais vivante. Et c'est elle que j'adore, ainsi que les grands croyants et les grands ignorants, qui la portent en eux, conscients ou inconscients...
Je vois le "Dieu" dans tout ce qui existe. Je le vois tout entier dans le moindre segment, comme dans le Tout cosmique. Nulle diversité d'essence. Et quant à la puissance, elle est partout infinie : celle qui gît dans une pincée de poussière pourrait, si l'on savait, faire sauter un monde. La seule différence est qu'elle est plus ou moins concentrée, au cœur d'une conscience, d'un moi, ou bien d'un noyau d'atome. Le plus grand homme n'est qu'un plus clair miroir du soleil qui se joue en chaque goutte de rosée.

La Vie de Ramakrishna (Éd. Stock)

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