...Depuis un siècle nous avons subi, sans trop nous en rendre compte, une remarquable transformation dans l'ordre intellectuel. Découvrir, savoir, avaient toujours été une tendance profonde de notre nature. Ne la reconnaissons - nous pas déjà dans l'Homme des cavernes? Mais ce n'est qu'hier que ce besoin essentiel de connaître s'est explicité et mué en une fonction vitale autonome, primant dans nos existences la préoccupation du manger et du boire. Eh bien, si je ne me trompe, ce phénomène d'individualisation de nos fonctions psychologiques les plus hautes, non seulement est loin d'avoir atteint ses limites sur le terrain de la pensée pure, mais encore il tend à se propager sur un domaine voisin, demeuré pratiquement informe et inexploré la « terra ignota » des puissances affectives et de l'amour.

Fait paradoxal, l'amour (j'entends ici l'amour au sens strict de «passion » ), en dépit (ou justement peut- être à cause) de son ubiquité et de sa violence, a été jusqu'ici laissé en dehors de toute systématisation rationnelle de l'Énergie Humaine. Empiriquement, les morales sont parvenues à codifier vaille que vaille son usage par rapport au maintien et à la propagation matérielle de la race. Mais qui donc a songé sérieusement que sous cette puissance trouble (et cependant animatrice, on le savait, des génies, des arts et de toute poésie) une formidable poussée créatrice demeurait en réserve, telle que l'Homme ne serait Homme que du jour où il l'aurait non point matée, mais transformée, utilisée, libérée ?... Aujourd'hui, pour notre siècle avide de ne laisser perdre aucune force, et de mettre la main sur les ressorts les plus intimes de la psychologie, il semble que la lumière commence à se faire. L'Amour, aussi bien que la pensée, est toujours en pleine croissance dans la Noosphère. L'excès devient chaque jour plus flagrant de ses énergies grandissantes sur les besoins chaque jour plus restreints de la propagation humaine. C'est donc qu'il tend, cet amour, sous sa forme pleinement hominisée, à remplir une fonction beaucoup plus large que le simple appel à la reproduction. Entre l'homme et la femme, un pouvoir spécifique et mutuel de sensibilisation et de fécondation spirituelle sommeille vraisemblablement encore, qui demande à se dégager en irrésistible élan vers tout ce qui est beauté et vérité. Il va s'éveiller. Épanouissement, disais-je, d'une puissance ancienne. L'expression est sans doute trop faible. Au-delà d'un certain degré de sublimation, de par les possibilités illimitées d'intuition et d'interliaison qu'il apporte avec soi, l'amour spiritualisé pénètre l'inconnu il va rejoindre à nos yeux, dans le mystérieux avenir, le groupe attendu des facultés et des consciences nouvelles. (...)

L'union, la vraie union vers le haut, dans l'esprit, achève de constituer, dans leur perfection propre, les éléments qu'elle domine. L'union différencie. En vertu de ce principe fondamental, les personnalités élémentaires peuvent, et ne peuvent que s'affirmer en accédant à une unité psychique ou Ame plus élevée. Mais ceci toutefois à une condition : c'est que le Centre supérieur auquel elles viennent se joindre sans se mêler ait lui-même sa réalité autonome. Puisqu'il n'y a ni fusion ni dissolution des personnes élémentaires, le Centre où celles-ci se rejoignent doit nécessairement être distinct d'elles, c'est-à-dire avoir sa propre personnalité.

D'où finalement, pour le Terme suprême vers lequel tend l'Énergie Humaine, la figure suivante : « Une pluralité organisée dont les éléments trouvent dans un paroxysme d'union et de transparence mutuelles la consommation de leur personnalité propre; le Corps tout entier se trouvant suspendu à l'influence unificatrice d'un Centre distinct de suprapersonnalisation. »

Cette dernière condition ou restriction a une importance considérable. Elle signifie en effet que la Noosphère requiert physiquement, pour son entretien et son fonctionnement, l'existence dans l'Univers d'un Pôle réel de convergence psychique : Centre différent de tous les centres qu'il « sur-centre » en les assimilant; Personne distincte de toutes les personnes qu'elle achève en les unissant. Le Monde ne fonctionnerait pas s'il n'existait, quelque part en avant du temps et de l'espace, « un point cosmique Oméga » de synthèse totale.

.

 

PIERRE TEILHARD DE CHARDIN

 

rose_jaune