O vaste Rondeur qui nage dans l'espace,
tout enveloppée de visible puissance et de beauté -
la lumière et le jour alternant avec l'obscurité spirituellement foisonnante, hautes processions indicibles de soleil, de lune et d'étoiles sans nombre, là haut,
et en bas, les herbes et les eaux multiples,
dans un dessein impénétrable, quelque intention prophétique cachée -
pour la première fois maintenant il semble que mon esprit commence à t'embrasser.


Descendant des jardins de l'Asie,
apparaissent Adam et Eve, suivis de leur progéniture innombrable;
ils errent, languissent, sans repos explorant,
s'interrogeant, déconcertés, confus, fébriles, le coeur jamais heureux,
avec sans cesse cette triste rengaine - «Pourquoi donc, âme insatisfaite?»
«Vers où, ô vie railleuse?»
Ah! Qui apaisera ces enfants fébriles?
Qui justifiera ces explorations sans repos?
Qui dira le secret de la terre impassible?


Pourtant, mon âme, sois sûre que ce dessein premier demeure et sera poursuivi,
peut être même que le temps en est venu.
Après que les mers auront toutes été parcourues,
après que les grands capitaines et ingénieurs auront accompli leur tâche,
après les nobles inventeurs,
finalement viendra le poète digne de ce nom,
le vrai fils de Dieu viendra et chantera ses chants.


Oh! Nous ne pouvons plus attendre!
Nous aussi, ô mon âme, embarquons
et joyeux, nous aussi lançons-nous sur des mers vierges de sillages,
intrépides, vers des rivages inconnus sur des vagues d'extase,
parmi les vents qui nous poussent (tu me serres contre toi, je te serre contre moi, ô mon Ame!),
chantant gais et libres, entonnant notre chant de Dieu,
chantant notre cantique d'une exploration riche de plaisirs.


O mon âme, tu me donnes ces plaisirs et moi à toi,
lorsque nous sillonnons les mers, ou que nous parcourons les collines, ou que nous veillons la nuit.
Des pensées, de silencieuses pensées de Temps, d'Espace et de Mort, s'écoulant comme de l'eau,
me portent vraiment comme à travers des contrées infinies
dont je respire l'air, dont j'entends la risée, me lavent tout entier,
me baignent, ô Dieu, en toi, m'élevant vers toi,
et moi et mon âme parcourons les horizons à portée de toi.


Ô toi, transcendant,
toi sans nom, la fibre et le souffle,
toi lumière de la lumière, semant devant toi des univers, toi leur centre.
Je me recroquevillerais à l'instant à la pensée de Dieu,
devant la Nature et ses merveilles, Temps, Espace et Mort,
si, me retournant, je ne faisais appel à toi, ô mon âme, toi le vrai moi.
Et voici que tu maîtrises doucement le cours des astres,
tu fais échec au Temps, tu souris heureuse à la Mort,
tu te gonfles et remplis les immensités de l'Espace.


Plus grande que les étoiles ou les soleils,
bondissante, ô mon âme, tu pousses plus avant ton voyage.


Partons, ô mon âme! Lève l'ancre à l'instant!
Coupe les amarres - hâle les bouts - largue une à une chaque voile!
Prends le large - ne mets le cap que sur les grands fonds!
Téméraire, ô mon âme, dans tes explorations, moi avec toi et toi avec moi,
car nous sommes en partance pour ces lieux où aucun marin n'a encore jamais osé aller,
et nous risquerons le navire, nous-mêmes et tout le reste.
Ô mon âme valeureuse!
Oh, vogue, vogue plus loin!
Ô joie audacieuse mais sûre! Les mers ne sont-elles pas toutes de Dieu?
Oh, vogue, vogue plus loin!

WALT WITHMAN

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