Sous la tente
Une femme pleure
en chantant
Memmi nou [mon enfant]
Memmi nou aâggour inou [mon enfant chéri]
Mon enfant aux yeux de perdrix
aux yeux éteints pour jamais
jamais je ne t'oublierai

Cette terre que tu vomis
que tu aimes te déçoit
tu la chériras quand même

A la mémoire du poète oublié
J'arrose ces racines à l'agonie
à coups de mots
Témoins muets de tous les jours
Exilés dans la douleur amie
Ils remontent le temps jusqu'au vertige
d'où ils ne reviennent jamais

Que c'est beau la terre d'en haut
C'est à devenir fou
Seules des horreurs ont encore la force de courir

Que la vérité est fragile

L'alchimie du rêve
c'est qu'il supprime le clair de lune
pour y voir clair

Refusez de mourir
Dites je t'aime au premier passant

Au fond au commencement
Il y avait quoi au juste ghudane ?

Tu es la demeure que tu refuses
Tu es l'homme que tu maudis
Tu es tous les morts antérieurs
Tu es tous les hommes à venir
Tu es le chien qui aboie
Tu es le chêne qui prie
Tu es l'enfant qui pleure et qui rit
Tu es le paysan berger
Tu es le juif qui n'erre plus
Catholique protestant musulman
Arabe indien hindou iranien

C'est quoi au juste être un homme
quand chaque être de ceux qui le composent
est à lui seul un homme ?

Je rêve de désert comme d'autres rêvent d'eau
Et mes rêves se rient de moi
Comme la mer se rie du ciel
Ce qu'il faut à l'abeille pour faire du miel!
J'aime tant la vie
jusqu'à ses miettes
jusqu'aux graines les plus secrètes

Alors quand l'attente aura fini
de dire le temps
Le poète seul continuera
de chevaucher les monts
Non
Vue d'en haut
La terre est platitude
belle comme un moment
où l'on ne pense
à rien
Seuls les sots ont dit tant de certitudes

Tes yeux d'aigle et la mer et la nuit témoins
Quand tu pleures
C'est l'univers qui est endeuillé
J'ai peur pour toi
de toi

Quand les nuages s'embrasent
pour le bonheur de nos yeux
Quand les pigeons nous disent
avec des baisers
que la vie est belle
que l'homme et les cieux
ne sont ici bas que pour s'aimer
Satan gémit et sort son épée
Et les hommes finissent par s'entre-tuer

Et toi dans l'oubli des jours à l'infini
Misère des nuits qui n'a pas fini
de se succéder
comme les vagues sur la plage
C'est toi ce sable qu'elles déposent
et qu'elles emportent

Seules demeurent des gouttes de vie
Dans les yeux de ceux qui ont aimé

Dans mon coeur
Toutes les fées palpitent
comme les prés verts de la mélancolie
Enfant adolescent nostalgie
Tu pars toujours sans jamais arriver
de toi à toi
Et comme toujours au temps des labours
Tu lances les graines au visage des cieux
Et la roue tourne et tourne

A moins que la musique mente
Elle est peut-être la seule
qui a su
choisir
Dans les mots qui s'échappent
comme des oiseaux
qu'on libère
La rose se ferme
sur ses soupirs
Destin obscur
Eclair
Prêtre de lointains rivages
A travers le temps brouillé
Ecoute ce silence
Ignorance
Fantôme de la lune
Clé
Autre chose
et tout le reste
Etres anonymes
A l'abri des murs
Murmures
Dans les rues écorchées par le vide
de la multitude
Le vent a peur de rôder
et ne fait que passer
Seul l'homme a cessé de penser à sa mort
Ce rien qui s'accumule
et qui se nomme la vie

Il y a si peu d'hommes qui ont vécu

L'aube comme une glace a fondu
Souvenir d'hier
de demain
Seul le poète a su
regarder
à côté

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ALI KHADAOUI

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FEMME_AMAZIGHE

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Que dire de ce poème si ce n'est un pamphlet pour l'amour et contre la mort, toutes les morts.
Il commence par une image cinématographique: une femme qui pleure son enfant mort: c'est l'image d'une civilisation qui se penche sur son propre déclin, sa propre mort. Et seuls les mots encore une fois peuvent être d'un secours: celui d'être conscient de la fragilité de la vérité, de la justice; de la cruauté d'une culture qui n'aborde une autre qu'à travers son nombril, à travers la conception des chocs des cultures et non pas le dialogue des hommes, car les cultures ne peuvent communiquer qu'à travers des hommes qui ont compris que la différence est une richesse et que toute culture mise à mal ou qui disparaît est une perte irremplaçable pour toute l'humanité.