nous avons dû, ma sauvageonne,
nous ressaisir du temps perdu
et revenir sur nos pas pour, de baiser en baiser,
abolir la distance de nos vies,
récupérant ici ce que sans joie
nous avions donné, découvrant
là le chemin secret
qui rapprochait tes pas des miens,
et ainsi, sous ma bouche,
voici que tu revois la plante insatisfaite
de ta vie qui allonge ses racines
vers mon coeur et vers son attente.
une à une, les nuits,
entre nos villes séparées,
s'ajoutent à la nuit qui nous unit.
le jour de chaque jour,
sa flamme ou son repos
soustraits au temps, elles nous livrent,
et ainsi se trouve exhumés
dans l'ombre ou la clarté notre trésor,
et ainsi nos baisers embrassent-ils la vie:
tout l'amour se tient enclos dans le nôtre:
toute la soif s'achève dans notre enlacement.
nous voici enfin face à face,
nous nous sommes trouvés,
rien n'a été perdu.
et lèvre à lèvre nous nous sommes parcourus,
mille fois nous avons troqué
entre nous la mort et la vie,
tout ce que nous portions en nous
comme autant de médailles mortes
nous l'avons jeté à la mer,
tout ce que nous avions appris
nous a été bien inutile:
nous avons commencé,
nous avons terminé
à nouveau mort et vie.
nous sommes là, nous survivons,
purs d'une pureté que nous avons créée,
plus vaste que la terre qui n'a pu nous fourvoyer,
et éternels comme le feu qui brûlera
tant que la vie ne cessera.
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PABLO NERUDA

. julien_daniel . SCULPTURE JULIEN DANIEL