Alors le chanteur se dissémine. Il se défait et part s'entretenir avec les peuplades de la nuit
de sujets inhabituels comme celui traitant des marques et des entailles
du son sur la membrane des fleurs, sur la respiration des sources et la densité du malheur. les lourds vaisseaux formés par les corps passants ont avalé vents et voiles.

Ils ne sont plus qu'une cale où reposent les marchandises entassées.
En se cognant aux conducteurs des bêtes irraisonnées de la saison, ils provoquent des étincelles et tout cela se déroule sous l'oeil torve du ciel.

Voici donc que toute limite
est atteinte.
Autant le ciel et sa membrane bleue que la pellicule de l'eau, la soierie de la peau, le gant de la terre. Ce tout est devenu limite au son pour qu'il ne traverse plus rien et meure assourdi au pied de la falaise, de l'échafaudage, de la maison comme des pierres granitiques s'effritant ou des sacs poubelles bleus éventrés par les résidus du vivre.

Le temps d'escalader son propre désarroi et nous sommes juchés avec le chanteur à l'étage banal, au sens féodal du terme, cernés par les projecteurs ressuscités d'entre les gouffres noirs et qui n'ont plus aucun rôle symbolique, rien que des phares de voiture mal agencés entre eux pour éclairer un paysage arrêté où les chansons ne sent plus les merveilleuses biches que l'on voyait parfois, au loin, traverser.

Toutes les limites de l'eau, du ciel, de la terre ferment un immense linceul allant du bleu à l'écarlate et du transparent à l'opaque, enserrant dans sa coulée toutes les
images du monde.
Pour s'y frayer une sente, nul besoin de tailler son chemin à la machette dans son propre corps ni d'y peser des signes, des franges comme si cela se passait réellement et qu'il nous faille revenir sur vos pas, accrocher les lourds vaisseaux aux anneaux, nul besoin non plus d'entonner ces chants portés par la mer aux lèvres.

Non il ne s'agit plus que de laisser reposer cette pâle sonore, en allant par exemple se promener le long de la Garonne en regardant glisser les bêtes
crevées, le ventre gonflé, radeaux de chants morts.

Mais il y a aussi un refuge dans une des hautes tours de la rue Saint-Rome. Et de là, contemplant le petit village toulousain, il y pousse à nouveau une fleur de chant qui d'un coup vaudrait retenir tout son territoire en une seule phrase chantée, aussi longue qu'une vie et aussi fragile.

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PHILIPPE BERTHAUD

" Le chanteur et son commerce "

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