Une main borde un clochard quand il rêve d’un lit. Il dort replié dans ses yeux pour protéger l’espoir. Un enfant quelque part réchauffe de ses doigts un petit bol de larmes. « Comment c’était déjà dans le ventre de maman ? » Le fruit retourne à ses racines mais l’homme continue. J’ai perdu tant de miettes sur la nappe du temps. Entre les yeux et les pensées quelque chose nous manque. La parole colmate les trous noirs du cœur.

On a caché des armes au ventre des berceaux. L’autre côté du monde s’approche dans la nuit et nous parle à voix basse. Les frontières disparaissent. Les oiseaux poussent et les arbres s’envolent. Toutes les choses nous appellent. Les fleurs insistent pour nous aimer. Le vent passe dans les mots comme un ver dans la pomme. Il arrive parfois qu’ils ressemblent à la vie. Entre les mots cassés et déformés quelques perles surnagent. Chacun traîne avec lui son piège et les mains pour l’ouvrir.

Ma blonde m’appelle à travers les branches, les oiseaux, les étoiles. Elle se balance dans la lune débordant de lumière. Elle tourne dans un cercle magique où je cherche mes pas. C’est d’elle que le jour a reçu sa lumière, que la neige a fleuri sur la barbe des arbres. J’apprends pétale par pétale la patience des graines.

Il arrive que l’éternité nous gagne entre deux portes, que l’ombre se déchausse et marche vers la mer, que le bonheur s’agite derrière le décor. Il arrive qu’une épine se laisse caresser, qu’un rire d’enfant squatte les chambres du silence, qu’une hirondelle s’échappe de la cage thoracique, qu’un nautonier sans rames unisse les deux rives. L’oiseau guide le fleuve qui a perdu sa route.

Quand la parole aura jaunie je lui donnerai le lait des rêves, la purée des étoiles, un hôtel d’oiseaux, la barque des fougères écopant la rosée, la grange des odeurs, un cassot d’espérance multipliant ses fraises. J’arracherai les épingles sur la pelote du cœur, les épics de captus sur le museau du loup, les échardes et les éclats de verre dans la chair tendre du silence. J’ajouterai des berceaux dans la pouponnière des cigognes, des wagons de landaus à la locomotive, du sexe aux feuilles de chou. Le printemps viendra avec son ventre plein de mûres et de oui. Des petits oui. Des oui sans non. Des oui d’épices et d’espérance. Des oui sans noyau sans pépins sans montre. Une tirelire de oui ouverte aux quatre vents. Il me faudra des mots pour cueillir la rosée, coucher avec l’herbe et la boue, embrasser la lumière avec la bouche ouverte.

Je tutoie les nuages. Je vouvoie la poussière. J’avance avec mon sac à mots sur l’épaule des routes. La terre donne à manger aux plus frêles oiseaux. Le ciel donne à boire. Le soleil donne à voir. Je n’ai que ma parole blanche. Je vous la donne pour poser vos couleurs. Il faut coucher les choses et réveiller les roses. Du clochard à l’enfant, les mêmes yeux de vanille distribuent les images. Je n’ai qu’une parole, la farine et le lait, le foin, le seringa, l’acacia, le hibou. Faites-en des outils pour réparer la vie.

18 mars 2004.

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JEAN-MARC LAFRENIERE

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