I

Entre les eaux, les eaux du Nord, les eaux du Sud,

l’Espagne était sèche.

Assoiffée, dévorée, tendue comme un tambour,

sèche comme la lune était l’Espagne,

et vite, qu’on arrose avant que cela brûle.

Tout était ocre par avance,

d’un ocre vieux et piétiné,

tout par avance était de terre,

les yeux même manquaient de larme pour pleurer,

(bientôt viendra le temps des pleurs).

De toute éternité pas une goutte de temps.

Mille ans déjà, mille ans sans pluie

et la terre se fissurait

et là, dans les fissures, les morts :

chaque fissure avait sa mort

et il ne pleuvait pas,

pas plus qu’il ne pleuvait.

 

II

Alors ce fut le sacrifice du taureau.

D’un coup jaillit une lumière rouge

ainsi qu’un couteau d’assassin,

la lumière éparse depuis Alicante,

et qui s’acharnait à Somosierra.

Les coupoles étaient comme des géraniums.

Tous regardaient, tous attendaient.

Qu’y a-t-il donc? Demandaient-ils.

Et au milieu de la peur

entre murmure et silence

quelqu’un a dit :

« Je sais. C’est la lumière du taureau. »

(...)

De l’ombre bestiale, suaves, sonnent les cornes.

En un rêve vide elles reviennent au pâturage amer.

Une goutte seule pénétra l’arène,

une goutte de taureau, une semence épaisse

et un autre sang, le sang du soldat pâle.

Une splendeur sans soie a traversé le crépuscule,

la nuit, le froid métallique de l’aube.

Tout était ordonné. Et tout est consumé.

D’un rouge d’incendie sont les tours de l’Espagne

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PABLO  NERUDA

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Picasso2

PABLO  PICASSO