L'illustre aède de Bagdad,

Vécut trois dizaines d'années dans la célèbre cité des Califes;

Il y mena une existence large et glorieuse,

S'assit à la table des grands, des puissants,

Discuta avec les savants, les philosophes,

Aima ses amis et les éprouva,

Se rendit en diverses patries étrangères et lointaines,

Y observa les mœurs, les lois.
Son esprit perspicace ayant pénétré l'âme et les conventions humaines, les haït profondément.

Or, n'ayant ni femme ni enfants, il partagea ses richesses entre les pauvres, puis, une nuit, alors que Bagdad dormait d'un profond sommeil, avec sa caravane de chameaux, par les rives du Tigre peuplées de cyprès, il s'éloigna secrètement de la ville…

CHANT I

Et la caravane d’Abou-Lala, murmurant comme une fontaine,
Marchait dans la nuit calme, au son argentin des clochettes.

A pas égal, onduleuse elle avançait,
Et le doux tintement emplissait les champs tranquilles.

Bercée par la magie de rêves paradisiaques, Bagdad reposait.
Dans les jardins embaumés, le rossignol mêlait ses divins gazels aux larmes de l'amour.

En leur jaillissement les jets d'eau avaient des rires cristallins.
Du fastueux palais des Califes se répandaient alentour des parfums troublants une fièvre de baisers,

Cependant qu'indolente et flottante, la caravane marchait sans un regard en arrière Abou-Lala, avec délices, l'incitait à avancer sur la route sans borne.


"Va, va toujours, ma caravane, ne recule pas, marche, ne t’arrête jamais."
Ainsi parlait en son cœur le grand poète Abou-Mahari.

"Va vers les lieux solitaires, libre, vierge et sainte, va vers l'horizon d'émeraude,
Vole vers le soleil, va et brûle mon cœur au cœur de l'astre du jour.

Ah ! je n'ai pas pour vous un adieu, tombe de mon père, berceau de ma mère;
Mon âme vous est hostile, ô toit paternel, souvenirs de mon enfance !

Mes amis, ah ! je les ai bien aimés , ainsi que tous les hommes – proches ou lointains,
Mais cet amour s'est mué en vipère qui répand en mon cœur le poison de la haine.

Oui, aujourd'hui je déteste ce qu'autrefois j'aimais, je hais ce que mes yeux ont vu en l'âme des humains.
En cette âme je n'ai trouvé que vilenies et mille frivolités,

Mais c'est la mille et unième que je fuis, la basse hypocrisie
Qui donne au visage le masque de l'innocence, qui le ceint, qui l'orne de l’auréole des saints.

O langage humain qui, sous un voile d’azur, un baiser parfumé,
Sais si bien cacher les ténèbres de l'âme, as-tu jamais eu une parole sincère ?

O parler humain, trait empoisonné, tu as percé mon cœur en y versant du miel.
Un vrai ciel a sombré en mon âme, un éblouissant soleil s'y et éteint, en même temps que l'espérance et la foi !

Va vers le désert, ô ma caravane, vers la solitude sauvage, vers l'aride désert,
Ne t'arrête que devant les rochers roussis, près des bêtes féroces.

Que ma tente se dresse sur des nids de serpents,
Là je serai plus à l'abri, plus à l'aise, plus heureux qu'au milieu des humains,

Que sur la trompeuse poitrine de l'ami contre laquelle avec tant d'effusion j'appuyais ma tête,
Que contre ce cœur envahi par le mensonge !

Aussi longtemps que le soleil incendiera l'altier front du Sinaï
Et que, pareils aux vagues, les jaunes sables du désert s’élèveront en tourbillon,

Je fuirai la face de mes semblables, de mes compagnons, de mes proches.
Je n’aspirerai pas à voir, à entendre leurs actions si perverses, si vaines et si fausses..."

Une dernière fois le regard d'Abou-Mahari alla vers Bagdad assoupie.
Avec répulsion il se retourna et étreignit l'encolure velue du chameau,

Caressa tendrement la bête, colla ses lèves chaudes à ses yeux limpides,
Tandis que de ses paupières s'échappaient deux brûlantes… larmes…

Calme, d'un pas égal, la caravane avançait, au doux tintement des clochettes.
Elle s'en allait vers le désert, vers des lieux non souillés, vers les inconnus lointains.

...

CHANT II

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Et la caravane cheminait entre des rangées de hauts palmiers,
Soulevant des nuages de poussière que le vent faisait tournoyer.

''Va, ma caravane ! Qu'avons-nous laissé derrière nous qui mérite un regret ?''
Ainsi parlait avec son cœur, le grand poète Abou-Mahari.

''O ma caravane, qu y a-t-il à l'arrière qui puisse nous retenir?
Avons-nous quitté amis, épouse, gloire, famille, richesse?

Nous sommes-nous séparés d’hommes, d'un peuple, d'une partie de droits et de libertés ?
Marche, ma caravane ne t’arrête pas. Ce que nous avons quitté se nomme perfidie, chaînes, désillusion.

Et qu’est ce d’ailleurs, que la femme?… Un être rusé, menteur - araignée altérée de sang, créature frivole
Qui, tout en mangeant votre pain, distille du venin dans son baiser, qui, encore dans vos bras, vend son corps à autrui.

Plutôt que de croire à un serment féminin, mieux vaut, dans un esquif désemparé, se confier à la mer houleuse.
Sous des dehors charmants, la femme cache l’enfer, Ibliss (Satan) parle par sa bouche.

O mon cœur, tu avais rêvé d'une étoile lointaine, d'un lys blanc aux ailes angéliques. Qui mettrait un baume sur tes blessures, qui, en des rêves dorés, te ferait oublier les humaines douleurs.

Au chant de la source t'appelant vers des rives baignées de lumière, tu as prêté une oreille charmée,
Tu brûlais de répandre des larmes sur un sein loyal, de sentir l'immortelle rosée descendre sur toi.

Hélas! l'amour de la femme t'a versé un breuvage amer pour perpétuer ta souffrance,
Pour qu'en proie à une fièvre ardente, tu lèches le corps de la triomphante femelle, sans que jamais ton désir soit apaisé.

O lubrique corps de la femme, infernal repaire,
Usant de plaisirs charnels, tu transformes en ténèbres le soleil de l'âme !

Oh ! je hais l'amour cruel comme la mort,
Origine funeste d'où se déverse sur nous le flot des turpitudes.

J’exècre la femme, son baiser, ses caresses impures,
je fuis sa couche immonde, je maudis les douleurs de la maternité.

L’enfantement dur et éternel auquel le monde doit sa bande de reptiles
Qui s'entredéchirent et, de leur virus, infectent les étoiles.

Honnie soit toute paternité! Béni soit le néant !
L'atome qui en sort est, le misérable, voué à cette géhenne : la vie.

Mon père m'a fait du tort. Je n'en ai fait à personne.
Que l'on inscrive ce vers sur ma tombe,(le vœu du poète fut exaucé) si je dois en avoir une sous les rayons lunaires.

Aussi longtemps que, de ses flots d'émeraude, la mer battra les côtes du Hidjaz,
Je ne retournerai pas vers la femme, je n'éprouverai pas la soif de ses caresses.

J'adore la sauvage tribule, j'embrasse ses cruelles épines;
Sur des roches brûlantes je repose ma tête et les mouille de mes pleurs…"

La caravane, en un doux tintement, avançait sur la route.
Calme, insouciante, elle allait vers le désert, vers un lointain comme d’or.

Par instants, les clochettes semblaient sangloter, goutte à goutte verser leurs vibrantes larmes.
La caravane, eût-on dit, pleurait doucement tout ce que Mahari avait tant aimé, tout ce dont il s'était séparé.

Les fûtes des Zéphyrs modulaient les chants, les airs passionnés,
Narraient les chagrins, les blessures d'amour, les rêves tendres ou tristes.

Et, triste, méditait Abou-Lala. Sa douleur était grande, profonde, infinie,
Sans terme, telle la route onduleuse qu'il foulait, qu'il suivait.

Au tréfonds de son être, le jour comme la nuit Abou-Mahari souffrait sans espoir,
L’œil fixé sur les étoiles qui piquaient l'horizon.

Il ne jetait pas de regard en arrière, ni, pour les choses quittées, n’avait un regret.
Pas plus il ne répondait aux saluts qu'il ne saluait lui-même les caravanes croisées.

....

Caravane_dens_le_desert

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CHANT III

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Et, murmurant comme une fontaine, la caravane d'Abou-Lala,
Calme, insouciante, avançait sous les rayons d'argent.

La lune, tel au Paradis le timide sein de la péri,
Tantôt, effarouchée, se dissimulait sous les nuages, tantôt en ressortait, belle et resplendissante.

Toutes couvertes de diamants, les fleurs parfumées s'étaient assoupies,
Et les oiseaux aux ailes arc-en-cielisées se livraient à l'amour.

La brise chargée de senteurs de girofles chuchotait les contes des Mille et une Nuits,
Palmiers et cyprès, alourdis de sommeil, balançaient leurs branches sur la route poudreuse.

L'oreille bercée des murmures du vent, Abou-Lala méditait ainsi:
"L’univers entier, n’est-ce pas un conte, sans genèse ni fin, splendide, enchanteur ?

Et ce conte sublime, qui donc l’a tissé, qui a fait ces astres, ces mille merveilles ?
Ce conte, qui nous l'a narré sans trêve ni fatigue, sous des formes multiples et si captivantes ?

Des peuples sont venus, d'autres s'en sont allés qui n'en ont jamais pénétré le mystère.
Les poètes seuls l'ont quelque peu compris et l'ont exprimé en divins accents.

Nul n'en sait le début, nul n'en saura la fin.
Chaque souffle vit depuis des siècles. Quelle en est l'origine ? Quelle en sera la fin ?

A tout nouveau-né est raconté la troublante histoire.
Le commencement coïncide avec sa naissance. L'heure de sa mort en marquera le terme.

La vie est donc un rêve; le monde une légende; les peuple; les générations, des caravanes qui passent,
Ainsi que dans les contes, avec la rapidité des songes enflammés, invisibles, ils courent vers la tombe.

Hommes aveugles et sourds, hommes sans idéal, qui n'avez jamais ouï ce conte doré,
Vous vous arrachez un morceau de pain et vous vous poussez vers la sombre fosse.

Avec vos lois - joug infâme, lanières, inextricable toile de folle araignée –
Vous empoisonnez ce songe charmant, cette superbe histoire.

Misérables mortels, vos cœurs vils sont voués à la poussière, et aussi vos actions frivoles.
Indifférente, la froide main du temps balayera vos traces.

Le vent de la fragilité soufflera sur vos pierres tombales,
Et toujours, toujours, vous ne saurez vivre ce rêve, cette sublime histoire…"

Scintillantes caravanes, les étoiles faisaient route dans le ciel limpide,
Et le firmament semblait retentir du clair en des clavettes.

"Va, ma caravane, que tes tintements se mêlent aux vibrations célestes,
Prête ma douleur au vent, sans regard en arrière, marche au sein de la maternelle nature,

Conduit-moi vers une rive lointaine baignée de lumière, une rive inconnue, un solitaire rivage,
Vers la sainte oasis du silence, l'asile des rêves purs, des songes vivifiants.

O ciel, ô voûte calme, parle-moi le langage non vicié des astres, console-moi,
Caresse mon âme blessée des maux de la terre, mon âme qu'a transpercée la bassesse humaine.

En moi couve un feu inassouvi, mon cœur meurtri est digne de pitié.
Et mon âme vit un rêve, mes larmes sont saintes, mon amour infini.

Mon esprit est libre, je n'entends plier devant aucune force,
Je ne reconnais aucune barrière, aucune loi, aucun verdict, juste ou injuste.

Je n'admets, au-dessus de moi, aucune entrave, aucun droit;
Tout ce qui est hors de moi est prison, joug, tyrannie.

Je veux jouir d'une liberté sans frein, vivre sans obligation, en insoumis, en athée.
Mon être aspire uniquement à la Liberté immense."

La caravane avançait. Au-dessus d’elle
Les étoiles avaient leur sourire candide - les libres étoiles toujours scintillantes.

Sous les feux follets de la nuit féerique, la route, au loin, avait des reflets de turquoise.
Et la caravane, calme, insouciante, marchait, s'en allait vers l'inconnu lointain.

...

CHANT  IV

La nuit, l’affreuse nuit, tel un grand oiseau noir, étendit ses ailes,
Ailes immenses qui s’abaissèrent, couvrirent la caravane, la route et les champs.

Maintenant de sombres nuages ferment l’horizon.
Plus de lune, plus d’étoiles, seules les ténèbres, les affreuses ténèbres.

Les vents déchaînés, tels des coursiers sans frein, parcourent l'espace,
Le balayant, soulevant des tourbillons de poussière qui se mêle aux nuages;

Un infernal tumulte vous glace l 'âme, un tumulte
Où, dirait-on, par la voix des vents, rugissent, hurlent des fauves blessés.

Parfois, dans les palmeraies, au fond des vallées,
Ces rugissements rauques semblent l’appel de créatures souffrantes.

Le grand aède Abou-Mahari disait en son cœur :
''Va, ma caravane, va contre les vents, sans halte, sans faiblesse, que rien ne t’arrête.

Au-dessus de mon front peut gronder l’orange, la foudre éclater.
Je marche la tête haute, altier et sais crainte.

Rien ne me fera revenir vers les villes polluées,
Vers ces cités maudites, sanguinaires, ou l'homme attente sans cesse à la vie de l’homme.

O ma tête sans toit, tu n'en auras plus un; toi-même as saccagé l'abri paternel.
Malheur à qui possède un gîte! Celui-là, semblable au chien, reste rivé au seuil de sa demeure.

Courants impétueux, emportez celle de mon père, détruisez-la de fond en comble,
Jetez-en la poussière aux quatre coins du monde; ma demeure à moi, maintenant, est la route sans fin;

Ma patrie, la solitude ; le ciel étoilé est mon toit paternel;
Ma maison, cette caravane; mon lieu de repos, la route sans étape.

Toi, chemin magique, chemin enchanteur, ma nouvelle patrie,
Conduit-moi vers les lieux auxquels aspire mon âme, vers les lieux sur lesquels ne s'est pas encore posé le regard humain.

Conduit moi loin de ceux qui, tels des vampires,
Vous suivent aussi longtemps que vous avez du sang, et vous délaissent dès que vous en êtes tari.

Eloigne-moi de mes compagnons, défends-moi contre leur amitié feinte.
Mes ennemis, je les connais bien, je saurai éviter leurs poignards.

Si je n'avais eu des camarades, des amis, qui aurait enflammé mes blessures sans nombre?
Qu’est-ce que l’ami ? Un être mauvais. Il suit vos pas et vous espionne.

Qui, sans ces amis dont l’accolade m'a fait tant de mal?
Qu'est-ce que l'ami? Un être mauvais. Il suit vos pas et vous espionne.

Les chiens qui vous connaissent n'aboient pas après vous. Ce rôle appartient aux hommes dont vous êtes connu.

Le camarade, l'ami convoitent votre bien; sans remords, sans scrupule, ils souilleraient votre couche.
J’ai réchauffé un serpent en mon noble sein…Vole, ma caravane, va, ne reviens plus !

Où que tu ailles, ne t'arrête pas, va, va toujours, sans connaître d'étape.
O route, mon bon chemin, emmène-moi bien loin où nul ne verrait mon atroce souffrance.

Ma caravane, qu’avons nous laissé derrière nous qui puisse nous rappeler?
La gloire? Des trésors ? Une partie? Des lois? La justice

Des hommes ? Une cause ? Des droits? Une autorité?
Marche, ne t'arrête pas. Nous n'avons quitté que des chaînes, l'hypocrisie, la désillusion…

Et qu'est ce que la gloire? Aujourd'hui les hommes vous élèvent sur le pavois. Demain ils vous en précipiteront, pour vous écraser sous leurs sabots,

Qu’est ce que l’honneur, les respects des hommes? L’or et la peur qu'on inspire sont seuls respectés,
Que vous trébuchiez, et le prétendu respect se change en bravade, en souverain mépris.

Et qu'est-ce que l'or, grâce auquel un fou peut dominer le monde? Et qu'est-ce que l'amour? Qu'est-ce que le génie ?
Le sang de milliers d'humains, les larmes d'orphelins et la chair des morts.

Je hais, je hais la multitude, cette grand insensée, rassemblement d’esclaves et de tyran,
Persécutrice de l'esprit, incarnation de la violence, fauve altéré de sang.

Qu'est que de la foule ? Une armée ennemie où l’homme est esclave.
Quand a-t-elle permis un essor de l’âme, un développement de nobles pensées ?

Tourbe écœurante, nœud étouffant, ton bleu ou ton mal, quels sont-ils ?
En quoi consistent-ils ? En un horrible jouet,
Ciseaux tranchants qui fauchent indistinctement bons et méchants.

Emporte-moi, ma caravane, sauve-moi, mets-moi vers à l’abri de la justice humaine.
Que les tigres déchirent, plutôt que me protège cette abjecte justice.

Conduit-moi, ma caravane; conduis-moi vers les reptiles, ensevelis mon pauvre cœur sous des amas de sable,
Emporte-moi, soustrais-moi à la tyrannie, à sa protection inique. »

Les terrifiants éclairs, telles d’épées flamboyantes, déchirant les nuages,
Allaient se perdre vers la crête de lointaines, d’invisibles montagnes.

La tempête hurlait, le palmier et le cyprès bruissaient, gémissaient
Et, rapide, la caravane avançait, courait, volait...

Elle courait, elle volait, cachée par des tourbillons de poussière
En sa course éperdue, elle semblait fuir le joug barbare, fuir son poing haineux…

...

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CHANT  V

 Sous l’incandescent soleil de midi le narcisse, le serpolet répandaient une senteur violente,
Et la caravane, entourée de nuages de poussière, ruisselante de sueur, lasse, avançait d'un pas lent.

"Va, ma caravane, va, à travers simoun et tempête, enfonce-toi dans le désert".
Ainsi parlait, en son cœur farouche, le grand aède Abou-Mahari.

Que le vent brûlant souffle contre moi, qu'il efface mes pas sur le sable,
Afin que nul être humain ne puisse découvrir ma retraite, qu'aucun homme ne respire l'air que j'ai respiré.

Là je serai à l'abri des humains, et alors, qui pourrais-je craindre ?
Que, désormais, le lion le tigre foncent rugissants sur moi.

Je vois déjà le poil roux des lions dont la fauve prunelle vrille ma prunelle,
Je vois leurs crinières d'or où le vent violent soulève des étincelles.

Venez ! leur crie-je, je ne vous fuis pas. Venez dévorer mon cœur.
Jamais plus je ne retournerai vers les hommes, jamais plus je ne frapperai à leur porte.

Auprès d’eux, toujours on doit être en éveil, constamment debout, l'épée à la main,
Afin qu’amis et ennemis ne vous attaquent ni ne vous dépècent.

Que sont donc les hommes ? ... Des malins déguisés aux invisibles griffes.
Ils ruminent, et leur langue est un dard.

Oui, que sont les homme ? Ils convoitent votre morceau de pain, dévorent le fruit de votre sueur.
Heureux de votre chute, traîtres, renégats, rusés comme le renard, bourreaux, éternels bourreaux,

Lâches, vils, rampants, délateurs dans la pauvreté,
Cruels, hautains, insolents, vindicatifs dans la richesse.

J’ai beau compter les pas de ma caravane,
Je n'arrive pas au chiffre de crimes commis en un seul jour par l'homme.

Et je clame à l'Orient, au Nord, au Midi, à l'Occident
Dont les vents croisés entendent mon juste cri de révolte :

Emportez mes paroles de feu, par la terre, par l'eau ; l'univers doit savoir
Qu'il n'est d'être plus vil que l'homme.

J’aime, j'adore le loup, le chacal, mais ne puis aimer l’homme.
Qui m'a torturé autant que lui ? qui, plus que lui, s'est repu de mon sang ?

En ce monde les bons toujours sont sacrifiés; ils meurent pour le méchant
Qui les fait souffrir - et la triste ivraie de la vie va en augmentant.

O monde scélérat où la puissance de l'or confère au bandit honneur et noblesse,
Fait de l'idiot un génie, du poltron, un brave ; de la laideur, beauté ; de la prostitue, une vierge sans tache,

Monde des humains où, vis-à-vis du puissant, le faible est fautif,
Où l'homme ne fait rien que pour la matière,

La vile matière dont il est le perpétuel esclave. Voilà l'être que l'on divinise,
Que l'on dit fait à l'image de Dieu, être, en réalité, vomi par Satan.

Aussi longtemps que les inextinguibles étoiles planeront, silencieuses, au-dessus du désert,
Que le sable y roulera ses tourbillons mugissants ou sifflants,

Je ne voudrai pas saluer les humains, retourner parmi eux;
Que les hyènes me dévorent, que des vents corrosifs passent sur ma tête !

Fuis, ma caravane, ces répugnantes, abjectes orgies,
Fuis les amis, la patrie, fuis, ne t'arrête pas où il y a une ombre humaine.

Va, ma caravane, sous tes sabots écrase lois, décrets.
Ensevelis sous la poussière, et le bon et le méchant, et ce qui a nom pouvoir..."

Leur encolure tendue comme un arc, les chameaux couraient ;
Ils couraient, soulevant sous leurs pas des flots de poussière ;

Ils volaient vers l'inconnu, vers le mystérieux lointain.
L'aride poussière couvrait la plaine immense, 1es villes, les hameaux.

Cette fuite éperdue d'Abou-Mahari disait sa crainte
D'être rattrapé par les lois, la femme, les humains lancés à ses trousses.

Sans reprendre haleine, sans regard en arrière, la caravane
Passait devant les pyramides, les villes où grondaient la lutte pour le pain, l'orage des passions.

Elle passait, rapide, près des villages depuis des siècles pétrifiés dans la démence,
Elle courait sans arrêt vers le désert, consumée par le fiévreux désir d'apercevoir l'étincelante étoile d'or.

Farouche, la caravane, des jours et des nuits, fuyait sur la route sans terme,
Et, frémissant, tête basse, Abou-Mahari songeait.

Il pleurait sans que des larmes jaillissent de ses yeux; infinie était sa douleur,
Tel le chemin onduleux qui se prolongeait à perte de vue.

Sans un regard en arrière, sans un regret pour ce qu'il avait quittés,
Il ne répondait pas aux saluts, pas plus qu'il n'avait de salut pour les caravanes croisées…

...

CHANT VI

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Et la caravane d’Abou-Lala, harassée,
S'arrêta près du palais du grand désert arabe...

Au loin, l'horizon semblait incendié.
Les dernières ombres fuyaient devant les flots de lumière qui jaillissaient du ciel.

Et Abou-Lala s'assit, solitaire, près de la caravane.
La tête appuyée aux roches roussise, calme, il fixait l'éblouissant lointain.

"Oh ! je suis libre, libre, libre ! L'immense désert peut-il
Envelopper en son sein, y enfermer ma liberté sans borne ?

Qu'ici aucune main humaine ne m'atteigne, aucun regard ne parvienne jusqu'à moi.
O liberté, divin parfum des roses édéniques.

Couronne-moi de ces fleurs lumineuses, allume des flambeaux en mon âme si triste.
O liberté, Al-Koran des immortels rossignols du Paradis !

Ravissant désert, monde doré de la solitude, salut à toi !
Sol immaculé où l'homme n'a pas violenté l'homme, sois béni !

Etends-toi à l'infini, couvre le monde entier des mers illimitées de tes sables,
Ensevelis sous tes flots ces habitats humains où s'épanouit la pourriture, que disparaissent palais, châteaux, chaumières !

Que ton formidable simoun de la liberté partout et l'y fasse régner.
Que le sublime soleil nimbe de ses rayons l’universelle liberté !"

Et le Soleil, en toute sa merveilleuse splendeur, plus puissant que Dieu même,
Fulgurant, se leva, secouant sur l'univers son éblouissante crinière.

Les rayons de feu inondèrent l'espace désertique,
L'incendièrent, le roussirent. Telle parait la peau d'un lion gigantesque.

"Salut à toi, Soleil, grâce te soient rendues! Tu es ma mère immortelle, tu es le sein maternel.
Toi seul es bon, miséricordieux. Toi, mon unique amour, toi seul es saint.

Toi qui as rempli de divine extase l'âme du grand Zoroastre.
Verse en mon âme ardente ton vin désaltérant.

Source universelle d'où vient l'ivresse bienheureuse, la félicité,
Coupe du plaisir sans fin où l'on boit le vin des joies sans mélange,

Enivre-moi, enivre-moi de ta liqueur sans pareille,
Fais-moi oublier 1'homme, sa douleur, ses crimes, ses trahisons, fais-les moi oublier à jamais !

Toi, Bonté, fête de l'Univers,
Invincible adversaire des ténèbres, Tout-Puissant, toi ô joie,

Enivre-moi de ton bonheur, de ton éternité, de ta lumière !
Que les rêves parfumés qui viennent de toi me fassent à tout jamais oublier le passé !

Toi seul bon, toi miséricordieux, toi ma mère, toi seul sacré,
Toi qui as raison de la mort, mère des printemps, être prodigieux, unique beauté.

Je t’aime, je t'adore, réchauffe-moi, berce-moi, emplis-moi d'un amour débordant ; Que me couvre et me choie ton éblouissante chevelure ;

Que tes lumineux baisers brûlants ensanglantent mes lèvres !
Ouvre-moi ton sein où l'on goûte le bonheur, afin que j'y vole embrasé d'amour.

O mes nobles dromadaires, debout ! dit Mahari à sa caravane,
Secouez la vile poussière du monde dont vous êtes couverts.

Hommes lointains, entendez pour la dernière fois ma parole : je vous hais !
Vous me faites horreur. Dans la même aversion je confonds vos cultes, votre noblesse, vos bassesses, ce qu'il y a en vous de bon et de mauvais !

Tout cela n'est que chaîne, marque de tyrannie, esclavage.
Oui, pour la dernière fois je vous crie ma haine : je vous hais, je vous hais, pour toujours je vous hais!

Que mes oreilles soient frappées de surdité, mes yeux de cécité,
Afin qu'à jamais sourd et aveugle, je ne pusse retourner vers les hommes, pour les entendre ou les voir.

Allons ma caravane, marche, vole durant des siècles, fonce vers le soleil ,
Porte-moi vers son sein de flamme; que, comme lui, je devienne un astre éternel !

O soleil, ô ma mère, jette sur mes épaules ton manteau de pourpre,
Afin que, couronné de tes rayons, triomphant, j'aille vers toi sur toujours...''

....

CHANT VII

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Et les dromadaires, tels des esquifs d’or fendant les vagues de feu de l’immense désert,
Couraient, à pas ailés, vers le lointain de flamme,

A pas si rapide qu'aucun simoun au souffle ardent,
Aucune flèche du sauvage bédouin n’aurait pu les atteindre.

Les palmiers des fraîches oasis chantaient à ses oreilles.
Les contes passionnés des troublantes péris, lui murmuraient des paroles d’amour.

Mais Abou-Lala, sourd au deux gazouillis, aux paroles berceuses,
Sans répit volait vers le soleil, lui-même pareil au soleil levant!

A ses yeux, il n’y avait que le désert s’étendant sous ses pieds ;
Au-dessus de sa tête, que le soleil secouant dans un ciel de saphir son éclatante crinière.

Les chameaux, sous leurs couvertures flottantes, galopaient, fougueux, comme frappés de folie,
A une allure insensée, ils filaient, ils volaient.

Et Abou-Mahari, solennel, triomphant, sous son lumineux manteau,
Volait, lui-même volait sans cesse, volait sans répit, vers le soleil, l’immortel soleil…

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AVETIK  ISSAHAKIAN

Traduction Française Jean Minassian

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