« J'ai vécu sans visage, longtemps. Quand les jours m'en prêtaient un, il ne m'appartenait pas, il m'arrivait de le perdre, souvent par tristesse, peut-être par désespoir. S'enfuyait-il à ma place ? Trop grand il glissait, trop petit, il cachait mal sa peine . Alors sans visage je vivais, perdue. Je vivais ? Non, Elijah, je ne vivais pas, je courbais le dos, je recevais des coups, j'étais frappée et la douleur bordait mes heures jusqu'aux rêves déchirés de la nuit. J'existais sans visage. Plus tard j'ai su que vivre, c'était autre chose, et que le visage, différent pour chacun de nous, recouvrait tout ce qu'on avait dedans, que c'était une réponse à ce que l'existence nous faisait traverser. Je ne savais pas que j'aurais tant à traverser, à détester, à connaître, à aimer, à vivre enfin. Je ne savais pas que je deviendrais une vieille femme libre, qui se souviendrait de son temps d'esclavage en disant merci.
Enfant, je n'ai pas eu de visage du tout. Je n'ai eu que la douleur, pour me dire « tu es au monde ». La douleur, c'était moi. Les coups de bâton sur la tête, le fouet sur le dos, sur les mains, le fouet cinglant les jambes, ça tombait, être frappée, ça tombait tout le temps, j'étais de la douleur. Jusqu'aux croûtes que je grattais du bout des doigts. Maîtresse disait : « Tu es là pour moi, tu dois obéir et faire, faire tout ce que je t'ordonne, sinon, c'est mal. » Je faisais mal, j'avais mal, j'étais mal. Avoir mal, c'était vivre. Les cicatrices, elles, sont aussi de la mémoire.
Et puis j'ai eu mon premier visage, un jour terrible. Le visage, c'est le premier livre. Que l'on devient pour les autres. Et celui-là, je peux le lire. Ah ! j'ai vu la stupeur dans les yeux, ce soir, quand je leur ai dit : chaque jour, il me faut le chant et la rivière. A quoi pensent-ils ? Que vivent-ils, pour oublier le chant, oublier la rivière ? Peut-on oublier la joie qui nous tient debout ? »

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OLYMPIA  ALBERTI

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