Son installation en Provence est symboliquement d'une nature très différente de ses autres déménagements. Elle renoue ici avec ses racines paternelles et se confronte ainsi à un versant jusqu'ici inexploré de ses origines; n'oublions pas que son père, le capitaine, était Tou­lonnais. Elle met beaucoup d'ardeur à installer sa « province » méridionale. Elle fait construire une véranda sous laquelle elle pourra dormir l'été et apporte surtout grand soin à l'agen­cement de son jardin. Elle le remodèle en brusquant les habi­tudes d'Étienne le jardinier plus habitué aux plates-bandes parallèles en « gril à côtelettes » et le voue volontairement au charme de la courbe afin d'obtenir «un jardin où l'on peut tout cueillir, tout manger, tout quitter et tout reprendre ». Pour l'occasion, elle redevient «jardinier, terrassier, poisson nageant et même un peu cuisinière », bêchant avant huit heu­res pour éviter les grandes chaleurs avec la même ardeur de «mettre au net» son jardin comme elle le ferait d'une belle page d'écriture : « La tomate, attachée à des palis, brillera de mille pommes, dès juin empourprées, et voyez combien pom­mes d'amour, aubergines violettes et piments jaunes vont enri­chir, groupés en un massif bombé à l'ancienne mode, mon enclos bourgeois... » (Prisons et paradis, 1932).
Riche de ses soins attentifs, baigné de « cascatelles de rosée » à l'aurore et arrosé d'eau de source au crépuscule, son jardin, « furibond de fleurs », exubérant paradis terres­tre, n'est qu'« explosions ». Les trois légumes « inséparables » laqués de vert, de violet et de rouge - la pomme d'amour, l'aubergine et le piment - s'arrondissent tout comme la courge lisse. La vigne croissante étire « ses cornes ». L'ail et l'oignon révérés haussent «leurs lances» au milieu d'une débauche de fleurs. « Sage, jardin, sage! N'oublie pas que tu vas me nourrir... Je te veux paré, mais de grâces potagères. Je te veux fleuri, mais non de ces tendres fleurs qu'un jour d'été crépitant de criquets calcine. Je te veux vert, mais foin des ver­dures inexorables, palmes et cactus, désolation de la fausse Afrique monégasque! Que l'arbouse s'allume à côté de l'orange, et soit le brandon de ce feu violet en nappe sur mes murailles : les bougainvillées. Et qu'à leurs pieds la menthe, l'estragon et la sauge se dressent, hauts assez pour que la main pendante, en cassant leurs ramilles, délivre des parfums impatients. Estra­gon, sauge, menthe, sarriette, pimprenelle qui ouvres à midi tes fleurs roses, fermées trois heures plus tard, je vous aime cer­tes pour vous-mêmes; mais je ne manque pas de vous requérir pour la salade, le gigot bouilli, la sauce relevée; je vous exploite » (Prisons et paradis, 1932). Les légumes du Midi font son régal : doux oignons blancs sucrés, aubergines « karagheu­ziennes », « démoniaque pot de basilic », tomate pourprée, ten­dre artichaut ou petites salades « ingénues ». Quant aux herbes, « rien qu'à les nommer on les chante »...

 

.

photo9

.

 

Sa table dressée sous la glycine de la terrasse ou à l'ombre du figuier se garnit de beignets d'aubergines, de tarte à l'anchois, de riz aux favouilles, de rascasse farcie, de raviolis de sa gardienne - la « mère Lamponi » -, d'un « poulet grillé en plein air sur des braises de fenouil et de romarin », de brochettes aux « friandises alternées : un petit foie, un petit lard, un brin de laurier, un champignon, un demi-rognon d'agneau, un petit lard ». Elle fait aussi une large place aux poissons de la Méditerranée pêchés à la « fouenne » par Julio, le pêcheur de Saint-Tropez, qui lui rapporte tous les jours quand « cinq heures tombent du clocher », « la rascasse rouge, la pieuvre d'agate, la girelle à baudrier d'azur ; l'affreux "ange" qui a des épaules comme un homme, la cliquetante langouste et le maquereau », qu'elle prépare soit « au coup de pied » soit en « une céleste cuisine » où l'ail et l'huile entrent à profusion. Ou bien, elle file à l'épicerie voisine s'approvi­sionner en sèches à la rouille, sardines farcies ou cannello­nis.
« L'ail enchante tous les mets. » A table, elle place à côté de son assiette une soucoupe pleine de «gouttes d'ail» qu'elle croque entre les plats et au cabaret du port où on connaît ses habitudes, « on lui en apporte en chapelets. Elle y mord de toutes ses dents et fourre le reste dans sa poche, pour la route ». Ce n'est pas pour Colette une habitude contractée auprès des Méridionaux. Déjà pour justifier ce penchant pris dès l'enfance, elle affirme qu'« un Bourguignon consommait autant et plus d'aulx qu'un Provençal». Colette avoue qu'elle sent « l'ail d'une manière homicide », qu'elle « engraisse à vue d'ail », s'inquiète si ses lettres sentent l'ail et invente une nou­velle formule de politesse pour clore les lettres à ses amis qu'elle embrasse de tout son coeur « à l'ail de Provence ». Pour tromper une petite faim dans la journée, avant ou après l'heure du bain, elle se prépare une « frotte d'ail », son délice, « un de ces chapons secs, croûte frottée d'huile, d'ail et de sel ».
Cet amour immodéré pour ail témoigne de son ancrage pro­fond, de son osmose avec des gens simples, pays et payses dont pendant de longs siècles on disait avec mépris qu'ils sen­taient l'ail. Tous les autres aromates de la famille des « allium » - oignon, poireau, échalote, etc. - étaient d'ailleurs appe­lés au Moyen Âge les « épices des pauvres ».

.

 

13772172_p