Ces fruits, bien disposés sur les assiettes et dans les compotiers,
sur la table de la cuisine, ainsi offerts au soleil du matin, ne sont pas
nature morte, mais vivent pour nous de cette vibration intérieure
que nous accordent les choses quand nous les contemplons dans leur être –
le nôtre, l’être du monde, le creuset, la coupe, de notre participation
non mitigée, sans réserve, sans rechigner.

Nous sommes figue bleue aux lèvres de chair rouge,
grain de muscat à la pulpe violette,
pomme reinette à la joie de sucre –

perles de saveur sur l’âme croquante qui se dissimule sous la peau
impressionniste, granulé d’ocre, crête de coq et rayon d’or.

Toutes ces figures de l’œil intime
sont fées de cœur pour le songe qui sans cesse
double notre existence terrestre.

Le soleil l’anime, ce rêve de l’incise, de son rayon baroque
sur les chaises du matin –
l’incise, coupe de l’esprit au seuil timide et tremblant du temporel –
sur les fleurs jaunes, dans un vase de terre brune,
sur la table ovale. Le soleil l’anime, même la nuit,
quand glissant sous l’ombre de nos images, à petit feu il les réchauffe,
pulpe de notre être au plus profond, en cours de recomposition
au moment tranquille où nous reprenons à notre compte tout
ce que nous donne le jour en offrande pour l’enchantement de notre naissance
nouvelle, sans cesse recommencée, dans les plis de l’obscur
et le déploiement, parmi nous, de ses résonances.

C’est alors que nous vivons pleinement.
La vie diurne, au seuil du fruit,
séparée de la source dans l’exil de la pulpe,
est infirme, et l’esclave ainsi mutilé
ne s’en remet jamais. Mieux vaut prier sans se lasser
la figue bleue aux lèvres de chair rouge, car
son murmure orne le silence de cette splendeur
que jamais nous ne cessons, la main fouillant l’air et son rien –
cette ivresse diaphane – de désirer.

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ANNE  MOUNIC

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