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Sous la ramée de myrtes en fleurs et odorante, j'ai découvert une portée de dix petits chiots. J'ai aussi appris que la mère, depuis plus d'un mois, les allaitait. Ils s'éveillent aux jours et à la vie sur un tapis d’herbes couchées, de chaumes blondes étendus de sommeil et lissés de caresses.

Dans l’ombre et la fraîcheur matutinales, il règne au sein de cet abri une douce et tendre chaleur maternelle au goût du lait de printemps, partagée par la grande fratrie et bue aux mamelles généreuses de la mère qui se livre de toute son oblongue maigreur; elle donne, elle prodigue ces philtres d’amour essentiels et précieux liant entre eux des songes d'existences cachés sur la terre. J'ai partagé un moment l'intimité de leur cache, à même le sol humide et l'humus.

Le soleil se faufile entre le lentisque et le myrte, distillant le parfum suave de milliers de pétales. Chaque corolle tombe, averse de pistils innombrables qui s’étirent en instants d’aube, en rais de lumières blanches comme les racines du ciel dès le lever du soleil.

Des galeries sillonnent allègrement, le bosquet rafraîchi, labyrinthe sauvage et familier déjà investi par les jeux insouciants de ces petites créatures cocasses et joyeuses, s’amusant à se cacher ou à s’effrayer d'un rien.

Je découvre ici l’ébauche dépouillée d’un bonheur éternel auquel on voudrait encore croire. Mais peu à peu, la tristesse des heures qui leur sont maintenant comptées gagne et emplit mes yeux embués, mon regard ému de compagnon du hasard; je m’attends au pire en ce matin du monde aux goûts amers des humanités multiples et aveugles qui vont les condamner à jamais, à partir.

L’été dernier, la mère avait été abandonnée aux seuils de l’opulence et de l’épure savante parties en convalescence de longues maladies urbaines… Au milieu de la foule et des concentrations d’automobiles, le criminel s’est défait de son fardeau dans l’abject fatras des vacances ensoleillées et d'une frénésie d’instants grignotés, que seules la mort et la lâcheté consomment à petit feu au bord des routes, sur le quais des ports, enfin là où il est aisé de se cacher pour y perpétrer les forfaits de l'enfer ...

Fille- Mère de l’errance, semblable à toutes les délaissées, la chienne porte toujours dans le regard la reconnaissance de tout ce qui fut bon pour elle, ayant oublié des hommes leur traîtrise au cœur insensé de pierre.

Elle erre depuis avec les mois, de maisons en voitures, devant les tables garnies de victuailles aux soirs d’abondance et s’en rentre à la tombée du jour abreuver la portée du nectar des cieux au bord de la mer. Et quand elle a honoré sa voie, comblé sa noble et belle légende, quand les petits sont rassasiés, elle veille allongée, délivrée, sûrement heureuse sur leurs ébats à l'entrée du foyer verdoyant, à l'orée de la nuit.

Une année s’est écoulée, la saison approche ; il est des bonnes âmes qui viennent, aux mimiques compassées, s’attendrir auprès des petits chiens " sdf ", qui les prennent à la journée avec eux sur la plage, pour un caprice d’adulte de plus, puis les reposent dans leur niche naturelle le soir venu ; la mère s’occupe de sa progéniture, les chiots sont propres et sains, leur pelage est  lustré, peigné  d’attentions attendrissantes. Ils se montrent alertes et pleins de cautèle au détour du buisson, au bord du moindre danger... Ils amusent et distraient les cours citadines expatriées!


Les propos décousus et sans suite fusent et se perdent en prétéritions.

" C'est rassurant, on peut alors repartir tranquille...", nous confie - t- on !

Deux élus auront la vie sauve. Pour le premier, il aura fallu toute la sensibilité et l’affection non verbales, répandues en gestes universels de maman pour vaincre les réticences et gagner enfin la compassion d’un époux à la faveur d’un enfant enclin à tous les partages.

Le second est adopté immédiatement par un jeune saisonnier embauché sur le site,qui fond en larmes!

C’est ainsi que les jours vont, sans crainte des lendemains sombres et spasmodiques de la faim, de la souffrance jusqu'au bout de la cruauté. Dans bien des endroits, le chien n’est considéré qu’en ligne de mire des deux canons superposés du fusil criminel, des canons juxtaposés de la bêtise et du sang! Il pèse son lot de gibiers rapportés le dimanche, remportant dans le devoir consenti et quelques jours d’ébats sanglants, de brèves cavalcades de libertés mesurées, loin de la niche en tôle chauffée à blanc et des dizaines de maillons de chaîne raccourcie.

Ce matin, après maints tracas et soucis, il faut décider vite du sort de la famille très nombreuse et de la mère. Le temps presse, les dangers se multiplient aux portes de l’été, elle s’affaiblit, nourrie avec parcimonie ou de temps à autres au bon vouloir d’âmes rares et sensibles. les chiots vont s'éloigner, se perdre alentours. Voués à la mort certaine, par balle ou d’épuisement, de soif ou écrasés sur les routes encombrées de la saison, ces petits chiens, devenus vite adultes seront livrés à eux –mêmes, aux seuls larcins près des ordures et sauvagement réprimés dans les hauts lieux de l’aisance saisonnière où vient mourir un peu plus la mer à chaque marée .

L’adoption est aléatoire, incertaine, les vacances ne s’y prêtent pas - elle sont aux désespoirs de l'animal - et on ne sait s’il sera possible de trouver une famille d’accueil pour chaque chiot.

Une décision, dure et affligeante s'impose à nous, l’euthanasie ! La mère sera stérilisée et remise à l’errance en ces lieux qui lui sont familiers. Je viendrai la voir et la nourrir aussi. Elle est si bonne et me rappelle une autre chienne que nous avions adoptée il y plus de dix ans, après qu'on lui eût brisé la patte d'un coup terrible de chevrotine. Elle a vécu amputée de sa patte arrière au milieux des enfants et de nombreux amis chats, avant de s'éteindre des suites de sa mortelle blessure...

Mais pour tous ces petits êtres qui tout à l’heure ne seront plus, arrachés à leur bonheur de fourrures, de chair et de sang mêlés, d’affection léchée et débordante, je ne peux plus contenir mon sanglot ; il m’emporte et me fait mal, plus mal que la mort, aussi mal que la souffrance de l’enfant mal nourri et que la vie injustement déshéritée. Les inactifs railleront l'accès déplacé de sensiblerie ou d'état d'âme! C'est sans importance...

Au petit matin, je les ai retrouvés, ils sont venus un à un autour de moi, il m’ont caressé de tout leur petit museau plissé qui n'aura pu que téter et glapir, reconnaître ce qui est bon; ils m’ont entouré, ceint d’amitiés originelles et de toutes les confiances gratifiantes de l'humilité. Je demeure dans la tanière, accroupi ou à genoux, le front contre terre, dans l’innocence impossible de nos âges adultes, de notre temps avare et sélectif, trop souvent compulsif. Je n’ose plus un geste, il faut se rendre à l’évidence, cette situation suppure et nous revient de l’acte vil d’un abandon ; elle se dégrade et se répand comme la pandémie et la famine.

Quelques minutes plus tard, la petite camionnette que je conduis au vétérinaire abrite la moitié tremblée de la fratrie blottie au creux des sièges et des tissus où ils retrouvent ensemble un peu de douceur.Il me semble conduire un corbillard aux rideaux baissés sur toutes les forfaitures salissant cet instant de calvaire, je sens peser sur moi les vertiges et la meurtrissure silencieuse de la trahison . Je les emporte ailleurs, ils sont déjà dans mon chagrin et ma peine. Je suis talé, meurtri. Je vois mal la route, je n’entends plus les moteurs, ma peine s’est emballée et leur frisson est maintenant celui du ciel ; le sentent-ils ? Je ne vois pas la différence qu’il pourrait y avoir entre ces petits chiots et le fils de l’homme et quand bien même, il y en aurait, cela changerait-il quelque chose? Ce sont des vies qui veulent vivre parmi d'autres vies!!! Elles ont été mises sur ma route pour qu'elles ne rencontrent pas les affres et les cotissures de la déshérence animale.

Mais je sais qu’au milieu de ces milliers d’êtres humains venus goûter aux plaisirs, aux joies estivales de la nature, au plus profond de l’hiver, il en est un qui incline le cœur sur le devenir barré de ces dix petits destins d’existence aux allures sordides de géhennes. Il en est un, qui avec tant d’autres, récusent au quotidien l’empire de la souffrance et l’emprise insoutenable de la maltraitance aux portes de l’excès et des indifférences.

Les refuges débordent et refusent de nouvelles entrées d’animaux, les associations sont débordées et leurs responsables s'effondrent devant la consternante réalité. Il faut arrêter le cours maudit de l’infortune animale, c’est aussi à ce prix que l’on entreverra peut-être la fin de toutes les blessures du monde.

Aujourd’hui, je suis triste, demain, il me faut trouver le courage d’aller chercher les autres petits enfants du maquis. Je ne serai pas tout seul, j'emporterai avec moi la mère de ces lutins, de ses peluches animées de joies afin que plus jamais elle n'enfante l'inutile aux royaumes asservis et aveugles des  hommes. Je sais que j’aurai mal, mal aux gens et aux mondes de ces siècles qui infusent de partout l’opprobre et la pourriture, qui se vautrent et se cachent derrière les artifices bas et déplorablement mortels de la matière commuée en crise de billets, en ferrailles et en béton, jalousement gardés comme les petits privilèges de nantis au bord de l'eau bleue.



La misère comme la souffrance sont sans frontières, elle frappent aux cages des hommes et des animaux qui ne peuvent la discuter!

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CRISTIAN-GEORGES  CAMPAGNAC

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NB , je n'ai pas gravé cette scène admirable de vies maternelles, j'en garde au fond de moi la profonde blessure. La photo de l'article est tirée des archives du web images.

Nous avons 25 chats, dont les 3/4 ont été stérilisés et deux chiens adoptés. A chaque fois que l'occasion se présente, nous contactons les Associations afin d'obtenir une aide remarquable.

Mais le plus dur reste l'état déplorable de certains agissements de nos congénères humains, de ces mœurs qui nous plongent au fond du trou et contre les quels nous ne pouvons rien si ce n'est le talion!!!