jeudi 2 juillet 2009
LE NOIR DE L'AUBE
La porte que si longtemps personne n'avait ouverte
a soupiré doucement Il y a dans la pièce
une odeur de temps d'oubli oublieux
Il faut bouger faire grincer le plancher sous les pas
faire du bruit ouvrir les fenêtres
toucher les choses qui sont là
On a besoin d'un peu de vie de confusion de brouhaha
sinon dans le vide et le calme
dans la poussière des années
on pourrait entendre distinctement une voix très ancienne
dont on croyait avoir perdu le son
une voix égarée et pourtant restée là
prise dans l'absence et dans l'oubli
la voix de ce mort qu'on aima
parlant tout seul au bord du temps
au bord des larmes
.
CLAUDE ROY
.
POESIES....Extrait
Le tumulte du vent les vagues de la mer
l'appel intermittent des sirènes du feu
le grand vent et le froid les neiges de l'hiver
tout me ramène à vous compagnons du grand jeu
Les bottes de Poucet oublieuses des guerres
tricotent leur chemin malgré les conquérants
L'amour et l'amitié ont d'autres planisphères
que les plaines de sang où crient les loups errants
Je vous entends la nuit je vous attends le jour
mes amis qui parlez dans vos prisons de vent
je tends vers vous mes mains mes doigts tremblants et gourds
mes mains que trop de morts disputent aux vivants
Les cités englouties mènent au fond des eaux
une lente et pesante et ténébreuse vie
J'entends sonner pourtant dans la plainte des flots
les cloches de Fingal encore inasservies
Les lames sans répit déferleront sur nous
qu'importe à celui-là dont le cœur est fidèle
Laissons glisser les eaux laissons hurler les loups
Liberté dans la nuit les cloches parlent d'Elle.
.
Claude Roy
.
DISCOURS DE L’HOMME ROUGE
" Ainsi, nous sommes qui nous sommes dans le Mississippi. Et les reliques d’hier nous échoient. Mais la couleur du ciel a changé et la mer à l’Est a changé. O maître des Blancs, seigneur des chevaux, que requiers-tu de ceux qui partent aux arbres de la nuit ? Elevée est notre âme et sacrés sont les pâturages. Et les étoiles sont mots qui illuminent … Scrute-les, et tu liras notre histoire entière : ici nous naquîmes entre feu et eau, et sous peu nous renaîtrons dans les nuages au bord du littoral azuré. Ne meurtris pas davantage l’herbe, elle possède une âme qui défend en nous l’âme de la terre. O seigneur des chevaux, dresse ta monture qu’elle dise à l’âme de la nature son regret de ce que tu fis à nos arbres. Arbre mon frère. Ils t’ont fait souffrir tout comme moi. Ne demande pas miséricorde pour le bûcheron de ma mère et de la tienne. ( … )
Nos noms sont des arbres modelés dans la parole du dieu et oiseaux qui planent plus haut que les fusils. Ne coupez pas les arbres du nom, vous qui venez guerre de la mer. Et ne lancez pas vos chevaux flammes sur les plaines. Vous avez votre dieu, et nous, le nôtre. Vos croyances, et nous, les nôtres. N’ensevelissez pas Dieu dans des livres qui vous ont fait promesse d’une terre qui recouvre la nôtre. Ne faîtes pas de Lui un huissier à la porte du roi.
Prenez les roses de nos rêves pour voir ce que nous voyons de joie ! Et sommeillez au-dessus de l’ombre de nos saules, pour vous envoler mouettes et mouettes, ainsi que s’élancèrent nos pères bienveillants avant de revenir paix et paix. Il vous manquera, ô Blancs, le souvenir de l’adieu à la Méditerranée et vous manquera la solitude de l’éternité dans une forêt qui ne débouche point sur un abîme, et la sagesse des brisures. Et il vous manque une défaite dans les guerres. Et un rocher récalcitrant au déferlement du fleuve du temps véloce.
Et il vous manquera une heure pour une quelconque contemplation, pour que grandisse en vous un ciel nécessaire à la tourbe, une heure pour hésiter devant deux chemins. Euripide un jour vous manquera, et les poèmes de Canaan et des Babyloniens, et les chansons de Salomon à Shulamit. Et vous manquera le lys sauvage pour la nostalgie, et vous manquera, ô Blancs, un souvenir qui apprivoise les chevaux de la démence et un cœur qui racle les rochers afin qu’ils taillent dans l’appel des violons.
Et il vous manque et manque l’hésitation des armes. Et s’il faut nous tuer, ne tuez point les êtres qui avec nous d’amitié se lièrent et ne tuez pas notre passé. Et il vous manquera une trêve avec nos fantômes dans les nuits stériles, un soleil moins enflammé, une lune moins pleine, pour que le crime apparaisse moins fêté sur vos écrans. Alors prenez tout votre temps pour la mise à mort de Dieu. ( … )
Il y a des morts qui sommeillent dans des chambres que vous bâtirez. Des morts qui visitent leur passé dans les lieux que vous démolissez. Des morts qui passent sur les ponts que vous construirez. Et il y a des morts qui éclairent la nuit des papillons, qui arrivent à l’aube pour prendre le thé avec vous, calmes tels que vos fusils les abandonnèrent. Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. "
.
MAHMOUD DARWICH
.
SUR UNE CONFIDENCE DE LA MER GRECQUE
NI la chaux
ni le figuier qui resplendit,
ni même le temple aux cent portes
-- tu ne pus les compter
ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer
-- ni même la
lumière qui martèle
l'enclume de ce jour
ni la peau éclatante de ce corps
ne connaîtront la durée
pauvres fragments brisés contre le ciel.
NON pas un point immobile
dans le temps indivis
mais le point incandescent de l'instant qui tourne,
la somme peut-être d'instants dans le multiple,
dans une convergence de temps, de durée
-- c'était le point que tu vis sur les eaux brillantes
du midi tout entier, face à Naxos.
Un troupeau de brebis sur la plage
redoublait sur le sable la mer innombrable.
Les eaux te répétaient encore
leur parole ignorée.
.
ANDRES SANCHEZ ROBAYNA
.









