Si je pouvais parler - ne serait-ce qu'un instant, à jeun, ou plutôt non, entre deux vins, histoire d'avoir la langue un tant soit peu déliée - à celui qu'on appelle Dieu, je lui dirais : "Que se passe-t'il donc? qu'est-ce que tout cela?... La lune tantôt pleine, tantôt évidée, le firmament, la mer qui roule ses vagues, l'immensité du désert, et même les volcans, les tempêtes, l'explosion des planètes... bravo! Une oeuvre magistrale! Tous les peintres peuvent aller se rhabiller.

"Mais ces morceaux de viande que tu produis par milliards avant de les abandonner aux asticots, pourquoi les avoir affublés de questions et de sentiments? Dans quel dessein les as-tu parachutés ici-bas avec la faim, le désir et la peur pour tout bagage? Quelle force obscure pousse tes créatures à se dévorer les unes les autres et à se grimper dessus en bavant et en secouant les reins sans jamais parvenir à tout à fait oublier ni tout à fait se souvenir? Où draine le grand collecteur qui charrie nos monuments, nos guerres, nos parades amoureuses, nos certitudes, nos illuminations et toutes les sécrétions de notre fièvre? Pourquoi la souffrance fond-elle systématiquement sur le bonheur et l'angoisse sur la tranquillité? Pourquoi celui-ci longe-t-il les murs, la haine chevillée au corps, tandis que son frère se prosterne devant des chimères en pissant de béatitude? Pourquoi ces mouvements de foule derrière la moindre rumeur? Pourquoi, tels une colonie de termites, le doute et l'insatisfaction rongent-ils toujours nos édifices? Quel est cet attrait irrésistible qui pousse le mâle et la femelle à s'accoupler dès que l'occasion s'y prête pour enfanter des chérubins voués à la décrépitude et à la mort? Pourquoi sommes-nous tenus de fabriquer sans cesse, d'empiler nos oeuvres et de creuser la nuit comme des taupes, sans jamais savoir ce que nous fuyons ou poursuivons? Pourquoi doit-on aimer si fort et rester irrémédiablement seul? Pourquoi nos bras se lèvent-ils pour ne saisir que des chimères? Pourquoi n'existe-t-il de paix que sur les cendres?..."

Mais Dieu s'était éclipsé...

.

LUC BOUSSARD

.

dali_labyrinth

Oeuvre  Salvador Dali