Parfois l’aube  m’écartèle, fait trembler mon cœur comme une proie. Je suis le peuplier assailli. Quelle est la nature de l’émoi : oppression ou joie intense ? Je ne saurais le dire, car je voyage alors aux frontières de toutes choses qui se couplent ou se déchirent. Je suis la bête victorieuse et je suis la bête soumise, je suis la jeune feuille bruissante et je suis la vieille feuille qui se décompose pour devenir terreau et perpétuer les germinations. Je suis tout simplement une zébrure qui vagabonde dans le ciel, entre la blessure du levant et le bleu tumescent de la nuit qui reflue. Je suis l’oiseau tôt levé pour assister à la Genèse qui chaque aube refait le monde. Je suis l’oiseau tôt levé. Dans l’odeur  énervante du café et les bruits vermifères des bêtes aux noms imprécis que la nuit seule autorise. Je suis comme une bête tapie, à la fois attirée par l’ombre et terrorisée par ses spectres. Quelques fantômes du songe me suivent encore. Quelques émerveillements aussi.

 

 

Puis la lumière nomme les choses, efface leurs contours effrayants, accuse le franchise des ossatures. L’oiseau cesse d’être une voix, une insistance déchirante. Le jour lui redonne sa grâce, ses attributs d’acrobate. L’oiseau récupère le ciel, le signe d’un chant victorieux. Il se sépare aussi de moi, efface mes désirs d’essor, me restitue à mes laideurs et mes infirmités.

 

 

 

 

 

Je me retrouve scindé par la douleur. Je divorce d’avec mon rêve, d’avec l’aube trop tumultueuse qui accrédite tous les élans. Mes ailes brimées se rétractent, se contentent de battre en dedans, dans la scansion des viscères et les remous du sang en crue. Je deviens le simple spectateur des joies et des prouesses de l’oiseau qui oublie  (avec moi) que l’aube est aussi l’heure des piloris, l’heure de la clarté qui désigne la proie au prédateur, l’heure de l’éveil qui rappelle la faim à l’affamé.

 

 

 

 

        J’aurais tant voulu que chaque départ au matin, chaque lever de camp se fît avec la complicité de l’oiseau –avec ce désir incandescent de redessiner des frontières, d’insuffler au monde la jouvence, d’exterminer la laideur. Mais les jours ressemblent aux aléas des caravanes qui connaissent les pâturages comme les pierres blessantes des regs. Il y a des matins rogues et cadenassés, des matins brouillés de vent de sable. Qui a dit que les errances aboutissent toujours au port ?

 

 

 

 

 

        Quand les vents brouillent nos pistes et que la canicule nous accable, j’entretiens dans mon cœur l’image de l’oiseau fondant sur l’arbre comme ces averses qui nous apaisent quand le ciel acquiesce à notre effort.

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TAHAR  DJAOUT

 

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DESERT