Il aguiche mais dans la délicatesse et le caprice d'un souffle très odorant, composant ses fleurs en minuscule grappe de raisin, d'une couleur améthyste à laquelle les yeux des insectes sont particulièrement sensibles. Cependant, à l'observer de plus près, et de préférence sous la loupe, l'on découvre que l'appareil floral est tout destiné à l'attraction sans avoir aucun style ni nectar à offrir. En pratiquant, avec une lame de rasoir, une courte incision au bas du périanthe, l'on distingue mieux comment la grappe florale couvre d'autres fleurs, banales et brunâtres celles-là, mais qui ont leur nectar à offrir en échange de la visite minutieuse de leurs parties intimes.

Cette exhibition florale, d'une couleur provocante et d'un parfum capiteux, et qui semble l'artifice d'une allumeuse, oppose d'abord un refus stérile ou une frigidité vide ; mais par-delà l'attrait, pour qui sait en trouver la voie dans l'obstination, le muscari n'égare pas le but ultime de sa pollinisation.

Lorsqu'il s'introduit, il semble à l'insecte que le monde se resserre dans une ombre violacée ; les cloisons se rapprochent de tout côté ; il occupe tout l'espace, toute la place.


La couleur agissant profondément sur ses sens, il s'affaire et fouille en vain. D'abord dans la routine d'un plaisir convenu ou espéré. C'est comme une obligation, une question d'honneur, un devoir d'être à la hauteur et au meilleur de son rendement, porté par un désir invincible de prendre les choses comme elles se donnent et de remporter tout de suite la victoire, avec une juste fébrilité et un plaisir nerveux. Mais cette fleur-ci se refuse ou n'a rien à offrir. Il se sent progressivement envahi d'incompréhension et de malaise, doutant même de ses capacités à obtenir le moindre effet, un frémissement, le plus infirme résultat.
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Cette construction florale, à nulle autre pareille, n'est-elle destinée qu'à attirer et tromper les non-prévenus, les non-initiés ? Dans son orgueil, il se refuse à croire à une imposture, à un leurre, moins encore à une mauvaise plaisanterie ou à un attrape-nigaud. Il lui semble rapetisser, comme pour offrir moins de prise à la stupeur et à l'incompréhension. Un spasme d'angoisse, de méfiance l'étreint. Ne devrait-il pas avoir peur, appréhender un piège que la fleur lui tendrait avec la même minutie voluptueuse qu'elle met à composer ses fards, son parfum et ses formes arrondies. Ou alors, s'agirait-il d'une épreuve, d'une confrontation avec ce vide incolore qui flotte quelquefois au sein de l'amour.


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Pour l'heure, dans l'alcôve du muscari, il ne cesse de se répéter qu'il ne peut y avoir rien.
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Il fouille des pattes, se faufile, presse du front, s'aventure plus profond. Le voilà bien récompensé de sa persévérance. Sous la grappe violacée qui l'a séduit dès l'abord, il découvre des fleurets modestes, d'une couleur plus obscure et sans éclat ; il les pollinise promptement, se régalant à longs traits du nectar, tandis que la rumeur anonyme du vent contre la cloison ne le concerne plus.

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JEAN-PIERRE OTTE

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