« On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur la table. Dans celles de l'officier, une hache apparut. D'un coup sec il coupa les doigts de la main gauche, puis d'un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois. Le corps de Victor s'écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif de 6 000 détenus. L'officier se précipita sur le corps du chanteur-guitariste en criant : " Chante maintenant pour ta putain de mère ", et il continua à le rouer de coups. Tout d'un coup Victor essaya péniblement de se lever et comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, et l'on entendit sa voix qui nous interpellait : " On va faire plaisir au commandant. " Levant ses mains dégoulinantes de sang, d'une voix angoissée, il commença à chanter l'hymne de l'Unité populaire, que tout le monde reprit en coeur. C'en était trop pour les militaires ; on tira une rafale et Victor se plia en avant. D'autres rafales se firent entendre, destinées celles-là à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés de balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait pas. Il était mort. »

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MIGUEL CABEZAS

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Fils de paysans, sa mère lui enseigne les rudiments de la guitare et il s'initie au chant à l’église. Il débute sa carrière en intégrant le chœur de l’Université du Chili. Puis il rentre à la Compagnie des mimes et étudie le jeu et la direction des comédiens à l’École du théâtre de l’Université du Chili.

Il intègre le groupe Cuncumen, où il rencontrera Violeta Parra, la mère de la chanson chilienne moderne. À 27 ans, il monte sa première pièce et voyage à travers l’Amérique du Sud. Il enregistre également ses premières chansons (de Violetta Para) en chantant comme soliste du groupe Cuncumen. Puis il intègre le groupe Quilapayun, avant de débuter une carrière solo avec un premier disque en 1966.

L’année suivante, il signe chez EMI-Odeon qui édite son trente-trois tours intitulés Víctor Jara et Canciones Folklóricas de América, avec Quilapayún. Dans le même temps Jara poursuit sa carrière de directeur de théâtre, montant et dirigeant des pièces souvent engagées. Lors du premier Festival de la Nueva Cancion Chilena en 1969, il remporte le premier prix. Militant dans l’âme, il se rend cette même année à Helsinki chanter pour la paix au Vietnam. Il sort un nouveau disque intitulé Pongo en tus manos abiertas.

Militant du parti communiste Chilien, membre du Comité central des jeunesses communistes du Chili jusqu’à son assassinat, Jara a, au travers de ses textes, cherché à faire partager son idéal de justice et sa volonté de recontruire une société plus égalitaire et plus juste. Les paroles de Jara sont souvent très engagées et très politiques. Ce sont des chansons de luttes dans lesquelles il s’adresse directement au peuple Chilien ou Sud américain, à cette cohorte de paysans, ouvriers, travailleurs et révolutionnaires. Il devient le porte-parole des plus démunis, de ceux à qui la parole est confisquée.

En 1970, il renonce à son poste de directeur de théâtre et participe à la campagne électorale de la Unidad Popular en allant chanter dans tout le pays. Parallèlement, il sort un nouveau LP, Canto libre et l’année suivante El derecho de vivir en paz, qui le voit désigné meilleur compositeur de l’année 71. Parallèlement à sa carrière de chanteur, il participe à la composition d’une musique de ballet et est nommé Ambassadeur culturel du Gouvernement de l’Unité populaire de Allende. Malgré ses activités intenses, il sort en 1972 son nouveau disque, La poblacion.

En 1973, il participe à la campagne électorale pour les élections législatives en donnant des concerts en faveur des candidats de la Unidad Popular. Puis il s’attèle à l’enregistrement de deux disques qui ne sortiront qu’à titre posthume.

En effet, le 11 septembre 1973, date du coup d’État intenté contre Allende, Jara se rend à l’Universidad Técnica del Estado, son lieu de travail, rejoindre d’autres professeurs et élèves pour manifester son refus du nouveau pouvoir en place. Les militaires, après avoir encerclé l’université, y pénètrent et arrêtent toutes les personnes se trouvant à l’intérieur.

Jara est déporté au Stade Chile de Santiago, reconverti en immense prison, où durant plusieurs jours, il apporte soutien et réconfort à ses camarades de détention. Il chante même pour ses codétenus afin de leur redonner courage. Interrogé et torturé, les militaires lui brisent les doigts à coup de crosse, ces mains qui caressaient sa guitare, les voilà saccagées. Mais la barbarie ne fait que commencer, tant pour Jara que pour le peuple Chilien. L’écrivain Miguel Cabezas témoin des dernières heures du chanteur livre un récit devant lequel l’horreur suscite la révolte ...( Voir ci-dessus ) Il meurt le 16 septembre, peu de temps avant de fêter ses 41 ans. Son corps, criblé de 34 impacts d’armes automatiques, est retrouvé avec cinq autres personnes à proximité du cimetière métropolitain.

Pour le pouvoir militaire, tuer physiquement Jara est bien, mais insuffisant. Il faut réduire l’homme au silence définitif et, pour ce faire, détruire son œuvre. Les séides de Pinochet exécuteront ces basses œuvres en détruisant les masters de quatre de ses disques et en interdisant la publication des quatre derniers. Mais ils se trompent lourdement car on ne tue pas des idéaux avec des balles et les refrains de Jara continuent d’être dans toutes les têtes et sur toutes les lèvres. Les Chiliens garderont toujours au fond d’eux les chansons de Jara pour les accompagner dans ce voyage au bout de la nuit de la dictature de Pinochet.

Aujourd’hui, l’horreur a cessé et le sang a séché. Le Chili n’en a pourtant toujours pas fini avec ce passé qui ne passe pas. Le Stade Chile de Santiago, lieu de déportation et siège de tant d’horreurs, d’exactions et de tortures, porte désormais le nom de Victor Jara, chanteur humaniste engagé, citoyen qui jusqu’à l’heure de sa mort fit preuve d’un courage exemplaire, payant de sa vie son idéal de justice pour avoir simplement El derecho de vivir en paz.