Maintenant que nous avons couché à nos pieds l'éclair comme un petit chat, et que sans plus frémir que l'aigle nous avons compté sur sa face les taches de rousseur du soleil, à qui porterons-nous le culte de latrie? D'autres forces aveugles nous sont nées, d'autres craintes majeures, et c'est ainsi que nous nous prosternons devant nos filles, les machines, devant plusieurs idées que nous avons rêvées sans méfiance, un matin.
Quelques-uns d'entre-nous qui prévoyaient cette domination magique, qui sentaient qu'elle ne tirait pas  son principe du principe d'utilité, crurent reconnaître ici bas les bases d'un sentiment esthétique nouveau. Il s confondaient naïvement le beau et le divin. Mais voici que les raisons profondes de ce sentiment plastique qui s'est élevé en Europe au début du XX ème siècle commencent à apparaître, et à se démêler. L'homme a délégué son activité aux machines. Dans l'évolution de cette pensée, elles dépassent l'usage prévu. Elles ont par exemple inventé les effets inconcevables de la vitesse qui modifient à tel point celui qui les éprouve qu'on peut à peine dire qu'il est le même qui vivait dans la lenteur. Ce qui s'empare alors de l'homme, devant cette pensée de ma pensée, qui lui échappe et qui grandit, que rien n'arrêtera plus, pas même sa volonté qu'il croyait créatrice, c'est bien la terreur panique, de laquelle il imaginait les pièges déjoués, présomptueux enfant qui se flattait de se promener sans elle dans le noir. Une fois de plus, à l'origine de cette terreur, vous trouverez l'antagonisme de l'homme qui se considère, et se considère étant, et de sa pensée qui devient. Caractère tragique de toute mythologie. Il y a un tragique moderne: c'est une espèce de grand volant qui tourne et qui n'est pas dirigé par la main.
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LOUIS  ARAGON

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