Nous sommes à la merci d'images qui n'ont aucune source visuelle en nous. Nous avons vécu avant de naître. Nous avons rêvé avant de voir. Nous avons entendu avant d'être sujets à l'air. Nous sommes entrés en contact avec le langage avant d'être envahis par le souffle. Nous avons été soumis aux noms et aux mots avant d'accéder à la maîtrise vocale. Nous avons prononcé et articulé ces mots et entonné cette langue par sidération maternelle. De la même façon, la société où nous allons pénétrer, la langue à laquelle nous allons obéir, la durée que nous allons éprouver, l'Histoire où nous allons nous engloutir, sont antérieures à notre conception. De la même manière, notre mère, notre père, leur excitation, leur étreinte, leur émotion, leur râle, leur ensommeillement, leur rêve, nous précèdent. Ce sont des fragments d'images impulsives, ou compulsives, ou plus simplement pulsives, spontanées, d'une seconde ou deux, par lesquelles le temps se précède lui-même dans l'invisible.

Nous sommes les pousses de l'antériorité invisible.

Comme l'eau en regard de la source (comme l'eau qui revient sans cesse de l'autre côté de la paroi pour sourdre) chaque homme est venu d'Autrefois et y retourne une autre fois à partir de l'altérité de l'autrefois qui le précède.

Les événements passés sont tous contemporains de l'altérité étrange qui y vit.

Tel est l’Autrefois.

Tous les ancêtres sont comme tous les fruits qui pendent aux branches des arbres. Toujours le descendant et l'aïeul, le jadis et le faite instantané de la vague contemporaine s'épousent comme les deux côtés d'une surface…

Quand on meurt, un feu voyage, un éclat quitte le visage: il se déplace dans le temps, touchant un autre visage, visage des nouveau-nés. C'est pourquoi le visage des nouveau-nés est encore plus fripé que celui des vieillards. C'est au solstice d'été qu'a lieu la fête des morts : le soleil, se retournant soudain, tue tout ce que sa face ou son disque dévisage; l'hiver revient…

Aux deux solstices les deux mondes se rapprochent. Les mains se touchent au travers de la paroi de la grotte des montagnes sacrées.

Il faut faire vivre le vivant signifie : Il faut faire mourir les morts. Ce sont des cercles qu'on roule dans la nuit.

La mort est finie dans le temps comme la retombée de la ligne verticale du sexe dressé qui lui donne naissance. Le temps est fini et circulaire comme le soleil.

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PASCAL  QUIGNARD

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PATICK_FERET

Photogaphie Patrick Feret