Alors vous l'aurez délivré  de tous les automatismes et rendu à sa véritable liberté.
Alors vous lui réapprendrez à danser à l'envers comme dans le délire des bals musette et
cet envers sera son véritable endroit .
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ANTONIN  ARTAUD

 

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Un très bel article de Gil Pressnitzer sur le site ESPRITS NOMADES

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« On n’éclaire pas sans brûler » disait Nicolas de Staël, et Laurent, immense charbon noir, aura tant et tant brûlé pour nous faire lumière et nous apporter le feu volé aux dieux et surtout à la nuit.

 

Émacie comme un christ flamand, avec son sourire fait des ronces des douleurs du monde, il semble toujours faire sacrifice de lui-même pour que les hautes paroles des poètes ne restent pas cachées dans leurs hautes solitudes.

 

« Se mettre à l'écoute du monde, pour en être la caisse de résonance ». telle aura été sa trajectoire aveuglante, calciné lui-même, il dépose avec son sourire déchiré son amoureuse sagesse.             

Derrière les carreaux, le vent fait danser des ombres lentes.

 

Les visages n’osent plus apparaître, ils sont sans doute éteints depuis si longtemps, Laurent leur redonne vie à ces enfants de Malte Laurids Brigge de Rilke, à ceux des demeures enfouies sous les orties et les violettes de Milosz, à ceux des forêts froides de Berthold Brecht.

 

 

Homme des heures graves « il prend le devant de tout adieu, comme s’il se trouvait derrière lui » (Rilke).

 

                          Le grand témoin des biefs de la douleur

 

 

Laurent Terzieff est le grand témoin des biefs de la douleur d’être au monde, de ses joies aussi, quand simplement la pluie des mots nous rafraîchit.

 

« Le monde triste et beau qui ressuscite soudain »

 

 Le cinéma aura bâti une image de lui loin de sa réalité intérieure.             

Certes Rossellini, Pasolini, Bunuel, Carné, Garrel ce n’est point mineur, mais Laurent Terzieff s’est avant tout voulu acteur de théâtre, adaptateur de textes inconnus en France, metteur en scène et directeur de sa troupe. Passeur en poésie donc, mais aussi en théâtre nous faisant découvrir des auteurs rares avec sa compagnie, fondée contre vents et pas mal de marées dés 1961.

 

 Pour elle il aura accepté des rôles alimentaires, mais l’imposture par le mensonge du cinéma des traits figés du romantique tricheur, il l’aura laissée dans les ornières des apparences.             

Claudel, Schisgal, Albee, Saunders, Mrozek, Milosz, Rilke, Pirandello, Harwood, et tant d’autres sont revenus parmi nous grâce à lui.

 

 

            Mais le plus beau don sera et restera celui de la poésie réincarnée, et il joue seul, maintenant que la douce et lumineuse Pascale de Boysson s’est absentée, un florilège de poèmes. Réconfort, dernier passage, la poésie aura peut-être volé sa mort, mais elle aura sauvé sa vie sa vie.

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             Sauvage et timide, il refuse d’être traqué par le futile et l’inutile, ne répond jamais au téléphone, mais parfois le soir, sa voix de velours sombre vous appelle, et la conversation en suspens depuis si longtemps reprend..             

Cette image de Laurent qui après avoir célébré notre vénération commune Milosz, les 11 et 12 juin 1992 à la Salle Nougaro en nous donnant son spectacle comme une offrande, se réfugiait en pleurs dans ma voiture, voulant échapper au public voyeur et envahissant, quémandant une image comme un veau d’or, alors que la parole avait été donnée..

 

Homme de la conscience du temps

 

Cœur battant de rossignol, il semble qu’il est besoin de remparts de douces habitudes pour se protéger. Il lui est nécessaire d’avoir des clairières de temps, d’espace, pour ne pas se sentir traqué.

            Les mots mis en scène, et Laurent tout à fait comme dans une autre vie s’avance dans une trappe de lumière             

Les mots mis en scène pour dire le tragique de la vie et la maladie de l’enfance.

 

 " Je ne vois pas de poète qui ait porté aussi loin le besoin fou d'amour, la souffrance, la barbarie, l'injustice, mais en même temps l'éblouissement devant la beauté de la vie. En premier lieu, je voudrais parler de la conscience du temps chez Milosz, le temps comme de l'éternité volée ».             

Ces paroles de Terzieff sur Milosz sont presque autobiographiques.

 

Cette extraordinaire identification à un poète par un acteur est sans exemple, Milosz est Terzieff autant que l’inverse.

 

« Vie ! ô amour sans visage !

   Toute cette argile a été remuée, hersée, déchiquetée, jusqu’aux tissus où la douleur elle-même trouve un sommeil dans la plaie…

 

Et je ne peux plus, non, je ne peux plus, je ne peux plus ! »

Cette citation du poème « La charrette », poème qui tient tant à cœur à Laurent, en dit suffisamment sur ce théâtre-miroir, lieu de fusion entre visible et invisible qui fut toute sa vie, elle en dit aussi beaucoup sur l’homme.

 

Homme à la solitude acceptée et bienvenue, homme libre et désenchanté, Terzieff est ce grand corps troué d’étoiles, posé parmi nous, au doux milieu de nous.

 

Il nous donne à manger dans sa main le pain noir, le lait et le miel sauvage de la poésie.

 

 

            « Et c’est vous et c’est moi. Vous et moi de nouveau, ma vie ».

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  Gil Pressnitzer

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Regarder, c'est être peintre. Souffrir, c'est être poète.

De l'union de la plastique et de l'âme on peut faire naître

le plus bel art vivant intégral : le théâtre.
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Henry Bataille
Extrait des Ecrits sur le théâtre