Pourquoi, s’il est loisible aussi bien de remplir
son délai d’existence en laurier, sombre un peu plus
que tous les autres verts, avec ces vaguelettes
(tel un sourire de la brise) au bord de chaque feuille : – alors pourquoi
est-on contraint d’être homme et, fuyant sous le Destin,
de désirer tant le destin ?...
Oh ! non parce qu’existe le bonheur,
si précipitamment gagné sur une perte très prochaine ;
ni par curiosité, ou seulement pour exercer
notre cœur, qui lui aussi serait dans le laurier…
Mais parce qu’être ici, c’est beaucoup ; et que tout, semble-t-il,
tout ce qui est d’ici, le périssable, nous réclame et a besoin de nous ;
Étrangement il nous concerne : nous périssables plus que tout. Une fois
chaque chose ; une fois seulement. Une fois et pas plus.
Et nous aussi, une seule, une unique fois ; jamais plus.
Mais cela :
cette seule une fois, l’avoir été, - si ce n’est même qu’une fois,
avoir été au monde de la terre, cela parait n’être pas révocable
Ainsi nous nous précipitons, voulant cet accomplissement,
voulant le contenir entre nos simples mains,
d’un regard surcomblé et d’un cœur sans parole,
voulant le devenir. A qui pourrait-on s’en remettre ? Notre prédilection
serait de tout tenir, pour toujours… Mais ah ! dans l’autre règne
hélas !qu’emport-on ? Non, certes, le regard, appris ici
si lentement, ni rien de tout ce qui advient ici. Aucune chose.
Ce sont donc les douleurs. Par-dessus tout, l’angoissant et le grave ;
donc, de l’amour, la longue expérience : rien donc que ce qui est
proprement ineffable. Mais ensuite, quelle importance ?
plus tard, au milieu des étoiles, encore et tellement mieux ineffables !
Du bord des précipices, lui non plus, le voyageur ne redescend à la vallée
une main pleine de la terre ineffable à eux tous, mais au contraire avec
un mot formé qu’il y cueillit, un mot pur : une gentiane
jaune et bleu. Ici, peut-être y sommes-nous pour dire :
Maison,
Pont, ou Fontaine, Porte, Verger, Jarre, Fenêtre…
peut-être encore,
au plus, Colonne, Tour ?... mais dire, comprends-le,
oh ! le dire tellement, que les choses jamais, au plus intime d’elles-mêmes,
n’eussent imaginé l’être ! Et n’est-ce pas la très secrète ruse
de cette terre en silence toujours, quand elle presse les Amants,
afin que toute chose avec leur sentiment, oui toute chose entre en extase ?
Le Seuil, qu’est-ce pour deux amants ?
si ce même ancien seuil de la porte, il l’usent, eux
aussi un peu, après tant d’autres qui passèrent,
et avant ceux qui viendront… – presque sans poids.
Le temps de l’Exprimable, c’est ici. Ici est sa patrie.
Parle et avoue. Fidèlement. Plus que jamais les choses
tombent d’ici, que l’on peut vivre ; et elles sont perdues
car ce qui les déloge est sans image, un mode fruste.
Un mode enveloppé de croûtes, qui ne demandent qu’à céder
aussitôt que l’action, du dedans, se déploie
et va chercher d’autres limites.
C’est entre des marteaux que notre cœur
subsiste, comme est la langue
entre les dents, qui malgré tout demeure
et reste néanmoins
glorifiante.


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Chante le monde à l’Ange, et non pas l’ineffable ;
tu ne peux devant lui te vanter des splendeurs de ton seul sentiment ; dans l’univers
où il éprouve un plus sensible sentiment, toi, tu es un novice ;
montre-lui donc, simple, la chose, génération après génération
lentement façonnée, et qui vit comme notre,
près de la main et dans notre regard.
Les choses, dis-les-lui, les choses, dont il sera tout étonné,
ainsi que du cordier de Rome ou du portier du Nil, toi, tu le fus.
Montre-lui comme heureuse une chose peut être, et notre et sans péché ;
comment jusqu’au gémissement de la souffrance en vient
à prendre forme, et dans sa pureté, il sert comme une chose,
ou meurt dans une chose, - et par-delà, dans la béatitude,
du violon s’échappe. Et cela : que tu les célèbres, ces choses
qui ont vie du dépérissement, le comprennent. Elles, les périssables,
nous font capables de salut, nous les plus périssables.
Le veulent, qu’en notre cœur tout invisible, il nous soit un devoir
d’accomplir leur métamorphose –oh ! infinie – en nous,
quoi que nous dussions être à la fin, nous aussi.
O terre, n’est ce pas là ce que tu veux : invisible,
lever en nous ? Ton rêve n’est-il pas
d’exister, invisible, une fois ? O Terre ! Invisible !
Sinon cette métamorphose, quelle est ta pressante mission ?
Oh ! Terre aimée, j’ai ce vouloir. Ah ! crois bien qu’il n’est plus besoin
de tes printemps pour me gagner : un seul, ah !
un unique printemps, et pour le sang c’est déjà trop.
Immensément je suis à toi, et de très loin, par choix.
Toujours, tu étais dans ton droit, et c’est ta sainte décou-verte
que la mort confidente.
Voici je vis. De quoi ? Ni enfance ni avenir
ne vont s’amenuisant… Une existence de surcroît
surabonde et déborde de mon cœur.

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RAINER MARIA  RILKE
Les Elégies de Duino

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