Au lait des mots de la mémoire qui tangue à faire la France en terre créole entre vide et plénitude le jeu cruel du songe saturé d’illusions à côté du mensonge toujours fidèle à l’écriture je dis mon île ma ville mon quartier et ma voix en métissage de soleil et de lune mes amours fabuleuses en grossesse de symboles
le dérisoire pouvoir des signes face au massif du quotidien qui bouge et change malgré l’immobile éternité du rien
ma surréelle fantaisie d’enfant jouant clown musicien et jongleur trapéziste dans la dérivaillerie jubilatoire de mes racines bélairiennes ma délinquance exaltante à mienne jouissance orageuse aux poumons explosifs de mon Bel-Air époustouflant mon beau babel de nostalgie et de fantasmagorie
la pleine lune du largo tolalito d’antan ne laissant que poussière d’ombre aux reflets fugitifs des zombis blancs-manants en fuite
et j’imagine les vertigineuses virondes et dévirondes des fantômes repus d’amours fugaces aux vaporeuses délices de mes orgues étourdies d’allégresse à travers corridors et ruelles de jadis
je garde encore l’intensité du souffle de mon adolescence lointaine pour la tendresse et la lumière entrebâillée d’une eau de pluie beaucoup plus fraîche que l’asthme des avalasses et j’ose mes portes ouvertes je risque mes fenêtres débraillées à la violence des utopies créatrices malgré cymbales et tambours assourdissants des terreurs zinglindeuses porteuses de déblosailles
chaos créole babel obscène des horreurs d’aujourd’hui où je peine à retrouver le Bel-Air de mes premières amours aux pures délices femelles de mes orgues délirantes en cathédrale aoûtée de jazz en divine volupté
Bel-Air ma contrescarpe ma belle échelle miraculeuse en territoire pays danger pays penché pays coincé pays miné pays fragile pays faïence pays porcelaine pays jamais pays hasard pays toujours pays mystère pays la vie pays la mort quand tout passe et repasse en esthétique copulatoire des impossibles et des possibles emmacornés de rêves absurdes en si bémol fictif
Bel-Air ma contrechute à la butte infinie du Perpétuel Secours ma Très Sainte Vierge Marie à rondeur opulente plus belle que mont-de-vénus coiffant triangle d’or de chair et de lumière à l’huile de mes fantasmes mes flammes clignotent sans cesse au fil-à-langue de mes désirs sauvages aux bégaiements d’une aube difficile à venir
Bel-Air orthophonique symphonique dysphonique dysharmonique et dodécaphonique en rabordaille sérielle et logicielle aux deux ailes de Tiboute le manchot funambule aux grandes mâchoires d’acier le pingouin tropical le pingouin caraïbe en carnaval tempête haussant la fureur des éternels ouragans charloscars à cheval sur les entrailles des femmes mariées ou pas mariées pucelles ou pas pucelles prostituées ou pas prostituées fidèles ou pas fidèles maîtresses ou pas maîtresses en transversale d’oblique tranchante en crapaudine en défourchine califourchonne ou en déchambranle de balustrade
Bel-Air aux mille frontières mobiles/immobiles Bel-Air mythologique le football Aigle-Noir la musique Jazz des Jeunes le rouleau-compresseur populiste du leader Fignolé Bel-Air Grand-Rue Tête-Sans-Fil rue Saint-Martin Morne-Marinette Canal Orphelin des enfants naufragés quartier sanglant quartier cinglant quartier fatras quartier foutu quartier bruyant quartier brûlant quartier douleur quartier massacre victime défunt Jacques Roche 14 juillet l’an 2005 quartier miroir brisé quartier folie folklore Le Peuple S’Amuse quartier Calvaire des Juifs Errants quartier mémoire des coïts abrasifs avec la rose qui saigne au lit le sexe soleil d’Ogoun Ferraille au cul profond de l’arc-en-ciel
Bel-Air grand-goût Bel-Air famine Bel-Air la faim Bel-Air poubelle Bel-Air rebelle des ruelles embrasées de couleurs orageuses entre l’os et la chair entre la moelle et le sang en saison kidnapping Opération Bagdad tête chargée tête gridape tête blackout bounda rasoir bounda poignard bounda cartouche bounda malice bounda bouqui bounda meurtri bounda la croix bounda pourquoi gargane chlorox gargane acide gargane batterie gargane cyclone où s’entrecroisent des rats en rage des cocorats des fouillarats des mazorats des zagribâilles des zoclimeaux et des gueules de chalumeaux incandescents crachant des mots infiltrés de tchampan aux crues des eaux létales dévergondées
Bel-Air de mes amours paradoxales et de mes passions contradictoires à la démence de ma voix sans boussole je n’ai pas su palper les nœuds ni les jointures d’où pourraient surgir de neuves clartés aux trousses des milices ténébreuses
et pourtant de moi-même aujourd’hui à mes racines d’avant-hier je garde intensément infiniment le souffle intarissable du mystère le souffle de l’énigme le souffle de l’utopie créatrice le souffle inépuisable de mon Bel-Air babel créole mon beau babel rapjazz de toute éternité mon Bel-Air qui pendule aux échos du malheur entre vivre et mourir je demeure l’enfant d’hier ingénument nu devenu brusquement un drôle d’adulte quadrillé de blessures un adulte maquillé de balafres pour traverser  les affres des nuits insupportables le temps des mauvaises plaies bleuies de cicatrices hideuses
enfant vieillard adulte fou je danse et contredanse ma folie déchirée à pouvoir récidiver d’amour coupable incorrigiblement je t’aime et je ret’aime mon beau Bel-Air en miettes morceaux lambeaux que je colle et recolle que je couds et recouds interminablement infatigablement d’imaginaire fragile de toi-même à moi-même ton vieux fou de la Butte du Perpétuel Secours.

Delmas, 13 août 2008

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FRANKETIENNE

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