“La lumière sèche, dit Héraclite, crée l’âme la plus sage et la meilleure.” Nous sommes au temps des âmes humides. – L’odeur de cave qui monte des villes en ruine menace de nous recouvrir, s’attachant déjà à tout ce que crée l’Europe. Dans la plupart de nos œuvres l’arbre a disparu, la femme a perdu son visage. Toutes les fenêtres sont fermées. Sans notre révolte, ce serait bientôt la nuit solitaire aux yeux aveugles dont parlait Empédocle.

 Mais il y a notre révolte. Une grande voix vient de s’élever dont la solitude même nous délivre de notre solitude. Sur l’âme stérile de notre poésie, un fleuve aux larges alluvions annonce enfin les temps de la fertilité.

 

 René Char parle en connaissance de cause : “La poésie est pourrie d’épileurs de chenilles, de rétameurs d’échos, de laitiers caressants, de minaudiers fourbus, de visages qui trafiquent du sacré […] Il serait sain d’incinérer sans retard ces artistes” (Rimbaud). On dira demain qu’il a été le premier à allumer ce bûcher salubre, ces grands feux d’herbe qui parfument le vent et engraissent la terre.

 

 Il est nouveau. Mais sa superbe nouveauté est ancienne. Elle est celle du soleil à midi, des eaux vives, du couple, du mystère naturel, du pain et du vin, et de la beauté inlassable. Il est nouveau comme la Grèce, terre fidèle, comme ces présocratiques dont il revendique l’optimisme tragique. Seul vivant parmi des survivants, il reprend, à nouveau frais, la dure et rare tradition de la pensée de midi.

 

 Char est né dans cette lumière de vérité. Et il est profondément significatif que les paroles de guérison nous viennent de cette Provence hautaine et tendre, funèbre et déchirante dans ses soirs, jeune comme le monde dans ses matins et qui garde, patiemment, comme tous les pays de la Méditerranée, les fontaines de vie où l’Europe épuisée et honteuse reviendra un jour s’abreuver.

 

 Du soleil la poésie de Char a l’obscurité fugitive. A deux heures, quand la campagne est recrue de chaleur, un souffle noir la recouvre, mais cet éclat resplendit en lui-même et, dans le poème, ce point noir solidifie autour de lui de vastes plages de lumière où les visages se dénudent. De même chaque fois que la poésie de Char semble obscure, c’est par une condensation furieuse de l’image, un épaississement de la chair où notre imagination décharnée ne peut pénétrer, non par un usage impuissant de l’abstraction. Midi reçoit ici sa place, au centre exact, et des torrents d’images chaleureuses tournent autour de son foyer mystérieux.

 

 

 Le mimosa

 

 chaleur à visage de nouveau-né

 

 Mais la lumière du Vaucluse, patrie de Char, se compose avec l’eau et le vent. Ce pays n’a pas la splendeur immobile et desséchante des plaines d’Afrique ou d’Espagne. Un vent royal irrigue son ciel, faisant retentir les combes du Luberon d’un bruit d’eaux fraîches et tumultueuses. Une étrange et pure rivière, la Sorgue (aux flots verts et glacés), toujours parée de traînes fleuries, fait les terres somptueuses. Tout se mêle ici dans les forces naturelles et c’est au nœud de cette claire contradiction au point d’appui de la création même, que Char trouve son inspiration la plus mystérieuse, délivrant un à un ces esprits solaires qui brûlent et purifient l’ulcère du monde.

 

 La Sorgue (?)

 

 Il fallait ces racines en tout cas, profondes et fraîches, pour parler de l’amour. Char, passant par le surréalisme n’en a gardé que le meilleur. On définira un jour les surréalistes comme les derniers écrivains qui ont osé prononcer le mot amour comme il convient. Et Char, pour longtemps, se résumera dans la fière formule de son Poème pulvérisé : “Ne te courbe que pour aimer.” Car il s’agit pour lui de se courber et l’amour qui court à travers toute une œuvre par ailleurs si virile a l’accent de la tendresse. Ce n’est plus à midi, heure verticale, qu’il fait penser, mais à la nuit, ou du moins à ces nuits chaudes du Vaucluse, où la Voie lactée descend jusque dans les nids de lumière de la vallée, confondant toutes choses, mettant des villages dans le ciel et des constellations dans la montagne. Peuplées d’elles, ce sont les nuits de l’amour. “Et mon âme aussi, dit N. [Nietzsche], est une fontaine jaillissante.”

 

Les crapauds

Allégeance

Florence

Martinet

 

 “Guérir le pain attabler le vin.” Ce sont aussi les mots du poète. Mais Char sait que guérir le pain revient à lui donner sa place, au-dessus de toute doctrine, et son goût d’amitié. Ce révolté échappe au sort de tant de révoltés qui finissent en policiers et il s’élèvera toujours, d’où qu’ils viennent, contre ceux qu’il appelle les affûteurs de guillotine. Il ne veut pas du pain des prisons ni des hideux pressoirs de la haine. Jusqu’à la fin celui-là dira que le pain est liberté et qu’il a meilleur goût pour le vagabond que pour le procureur. Voilà pourquoi, à l’admiration que quelques-uns d’entre nous lui vouent, se mêle cette grande chaleur fraternelle où l’homme produit ses meilleurs fruits.

 

Que demander d’autre à un poète aujourd’hui. Au milieu de nos citadelles démantelées, voici que le pain existe et la femme et la fière liberté. Dans le désert du temps, recueillant ces vraies richesses, la Beauté enfin s’élève dont nous avions une soif désespérée. Elle sort de ces “Feuillets d’Hypnos”, brûlants comme l’arme des réfractaires et d’être trempée dans le sang des combats, nous la reconnaissons enfin pour ce qu’elle est. Non pas la beauté anémiée des académies mais celle dont nous pouvons enfin vivre, rouge, ruisselante d’un étrange baptême, couronnée d’éclairs.

 

20 En plein combat, les armes encore à la main, voici un poète qui a osé nous crier : “Dans nos ténèbres il n’y a pas une place pour la Beauté, toute la place est pour la Beauté.” Et dès cet instant, chaque poème de Char a jalonné une route d’espérance, pareille à ces feux que Char, s’envolant en Afrique, découvrait du haut de l’avion et que ses camarades du maquis avaient allumés de chaîne en chaîne jusqu’à la mer, pour saluer leur frère et la victoire prochaine, traçant au-dessus des vallées encore prisonnières la route enflammée de la liberté. Et de même, cette grande voix, aujourd’hui solitaire, accompagne notre navigation difficile et nous parle sans relâche d’une Ithaque où nous aborderons, malgré les prétendants, et où nous retrouverons enfin la simple joie d’être homme. Rassembleur ! Voici le mot qui convient à Char. Nous durerons, comme il le demande :

 

 Dure afin de…

 

 nous durerons et nous serons fidèles. Mais c’est à des œuvres comme celle-ci, c’est à des hommes comme celui-ci que nous demanderons parfois le recours et l’espérance, pour l’honneur de notre temps.

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ALBERT CAMUS

 

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