Tu sais ce qui se passe au seuil du paysage
et pourquoi ce pays ne publie plus son peuple
depuis que la parole est prête pour la pierre
et qu'il ne reste rien à pétrir dans la paix
car tout a été dit sur les versants du monde
avant même que l'homme ait nommé sa nature
et ce n'est que poussière à perte de poussière
que d'exprimer son cœur sur le verbe à venir
aussi te laisses-tu porter par les présages
toi qui sais le haut lieu où l'âme est légitime
et ne voyant que l'ombre à la place du corps
te souviens-tu d'un ciel à vivre de tout temps


II fait un silence de neige dans la rue
et je te vois qui viens à la venue du jour
blanche parmi le blanc et même dans le noir
avec quelques éclairs passant sur ton visage
et ta voix de nulle part aussi forte que fer
qui me parvient parfois comme un bruit dans la ouate
Je te revois qui passes au milieu de ma vie
et c'est déjà la fin d'une nuit sans mesure
c'est déjà le début d'un soleil ici-bas
et la terre qui tourne à l'envers de la terre
alors que l'horizon est ferme dans sa forme
(et maintenant voici que je saigne hors de toi
et que mon corps n'a plus son ombre sur le sol
et que je ne suis plus qu'un élan de lumière
et que tout était dit avant que je prononce)

Que ceux qui ont un nom hors le nom de leurs pères
que ceux qui ont un nom vouent leurs corps au trépas
qu 'ils aient pour eux le temps de franchir la matière
qu'ils soient reçus partout au déclin de leurs pas
Qu'ils soient vigies du ciel autant que de la terre
que les hommes les voient du même œil que l'enfant
qu'ils aient partout le droit de compter la Lumière
que chacun meure en soi sans répandre le sang
Qu'ils aient envers nos cœurs le poids de la parole
qu'ils soient ceux qu'on attend au parloir de la vie
qu'ils trouvent les auteurs du drame de nos geôles
que rien ne les retienne au tombeau de l'oubli

II y a que la Mort divise plus qu'Elle n'use
et que chaque matin est multiple d'un autre
même si jour à jour le jeu de vie nous change
et que l'âme qu'on a est remise en question
au point que le soleil n'égale plus la nuit
II y a que l'on est à mesure que l'on est
sans cause ni raison à faire rimer en soi
sinon celle d'aimer à même sa nature
ce qui reste à l'amour après que l'éclair passe
Et il y a que l'homme après lui continue
avec tout ce pouvoir que l'âge a sur la chair
non plus comme ayant pris le poids de la parole
mais afin d'avoir droit au partage du ciel


Qu'est-ce que cette nuit qui termine le monde
et cette mise à nu de la première étoile
sinon ce que l'éclair a scellé dans la pierre
depuis que de ce peuple une parole est née
qui se voulait sans cesse au service de l'âme
et que tous ont vouée aux censures du temps
Qu'est-ce que cette nuit réduite à son néant
où l'homme ne sait plus les lois de la formule
où rien ne disparaît sans laisser de fragments
et dont nul oeil de Dieu n'éclaire les coulisses
tant le deuil fait partie du domaine des morts
C'est la nuit sans appel que prépare le mal
et dont la seule issue est au sortir du corps
dont la seule rançon est la perte de vie
parce qu'il n'y a plus de salut qu'hors de soi
parce qu'il n'y a plus de drame que le sien
et qu'il faut bien finir par dénoncer le sang

Quel projet d'un visage à aimer de toujours
a fait de toi cet homme à la quête du corps
sans mot dire à la chair où chemine le feu
et présent à la vie avec l'âge qu'elle a
Quel projet d'un profil à frapper sur de l'or
te reste-t-il encore à mouler dans ton âme
avant que cette nuit n'aille jusqu'à demain
et que le temps s'écoule au rythme de ton sang

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JUAN GARCIA

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