Dans les piétinements la grand-mère de Kahina est en train de s’éteindre d’aversion.
Elle vient d’être mutilée des jambes.
Derrière la porte elle égrène le chapelet de ses doigts nus en direction de la Mecque où elle ne pourra jamais aller. Elle psalmodie des versets en vomissant toutes ses entrailles. Elle se souvient des décombres qui continuent de l’écraser. Les murs ne sont plus revêtus de printemps. Plus d’argile. Il ne lui reste même plus de bétail. Le métier à tisser est défait, ses dernières laines brûlées, ses fils et roseaux viciés.
Elle a offert toutes les couvertures et tapis de symboles en héritage. Mais les losanges ont éclatés. Les Pléiades ont disparu.
Sur les nattes qui couvrent l’horizon les serpents ont avalé les perdrix. Proches des peignes fendus les salamandres persistent.
Entre ses doigts demeure encore le flot des rythmes qui ont tracé les lignes crédules chaudes. Ces mesures ne peuvent plus s’unir aux matériaux. Elles coulent dans les veines où son sang ne sent pas encore le vieux. Elles traversent le hameau par des venelles secrètes en dessous de la terre confisquée par des mains pétries de putréfaction.
Aussi ces mouvements parcourent les bois incultes aux abords desquels les fleurs sont repliées dans les ténèbres de leurs couleurs. Invisibles, ils attendent que ces membres coulent en grains de poussière dans l’avalanche qui les effacera du calcaire et qui laissera la place aux signes.

Les jardins saccagés sont désertés. La volonté ignorée. Les fleurons de sa robe ne peuvent fleurer.

Pour manger elle rampe comme au départ de sa vie muselée vers les restes du chien qui déchirent sa gorge frôlée par le napalm et qui trouent sa bouche.
Elle ne peut plus se confier à la chèvre à côté de qui on la ligotait. Plus de pinceaux. Le galet a séché.
Du temps qui tourne encore dans la galaxie il lui reste encore quelques rondes. Peut-être que dans un autre espace sa voix sera audible et qu’elle croisera la lumière qui la fera renaître féconde. C’est pourquoi la tête vers les étoiles en s’agrippant aux percées du mur en pierre donnant vers le monde elle fulmine contre les aveugles. Même si les signes sur le linteau sont raturés elle se souvient et elle explose. Même si la construction ne pourra jamais s’écrouler elle se souvient par sa chair du goût de celle de sa mère. Mère sans étreintes au corps sillonné. Pas le temps pour l’affection.
Elle se rappelle des premières poussières battues sur les sentiers du village. Des os disparus. Des pierres enfouies dans le cimetière.
Elle reconnaît les percussions qui ont mis le feu. Les gestes avant la parole.
Les cailloux ramenés dans les poches de l’exil.
Elle se souvient du registre où son nom son visage sont inscrits sur une page qui la garde dans l’oubli.
Elle se repend du petit fils avalé par la famine. Du regard de l’orphelin trempé dans ses langes.
Elle se souvient du rocher derrière lequel elle a scruté la lune les comètes où la nuit a levé l’ancienne poussière vers ses yeux.
Là… où le typhus l’a abandonnée et où des pieux au nom d’Allah l’ont nourrie. Rocher qui a remplacé sa mère et que le chacal a frôlé à chaque fois pendant son sommeil.
Elle se souvient des corps scellés en châtiment à celui d’un juif et d’un arabe. Des gamelles de repas ratés et d’excréments sur la tête.
Des pierres qui l’ont chassée et des rameaux qui ont piégé sa course.
Elle entend encore les rires qui sont restés dans ses rêves et qu’elle a poursuivis jusque sur la crête des frênes fossilisés.
Elle a vu … le papillon crépusculaire … se consumer.
Elle se rappelle du parfum des figues qui nargue sa bouche. De la complainte des grains dans la meule. Des sacs de blé rompus en réserve.
Elle se rappelle de l’eau puisée dans la terre fétide et du froid qui coule de sous les pieds jusque dans la raison.
Elle sent les glaces qui emprisonnent son corps, le sang expulsé des veines envoyé au puits et les pas boiteux qui approchent de la fin.
Elle connaît encore les ruses, les secrets et remèdes camouflés pour rester en vie.
Elle se remémore les colons. Les coups de pioche sur le front des indigènes inaptes pour qu’ils rentrent chez eux sans le morceau de pain.
La corvée avec ses outils ... L’impôt sur sa misère... Les portes … défoncées.
Elle comprend son fils réfugié dans les ordures de la capitale pendant que pas loin dans un bassin crasseux aux abords d’un charnier, les poignets sanglés vers le ciel, le père résiste en fermant la bouche et en retenant l’iris.
Elle ressent encore la plaie de ses jambes brisées sur leurs poutres. Les fracas des bouteilles et le courant dans les viscères au croisement des voies.
Elle a vu les meutes de chiens et entendu les abois barbares dans les larmes des fusillées. Les vagissements du nouveau-né arraché à sa mère avant l’écartèlement. Les regards muets … avant de mourir.
Elle connaît la renaissance de la flamme qui crève à chaque fois dans le brasier.
Elle sait, l’ire la honte qui coulent dans nos gestes, l’exode de ce terreau damné depuis la nuit des temps.
Et maintenant elle reconnaît le fantôme de la sale guerre que les traîtres au pouvoir ont lâché pour qu’il retourne tous les coins de la nation.
Elle se souvient aussi de n’avoir jamais demandé à entrer dans l’existence par cette porte de l’enfer.
Elle se rappelle des cellules, des bâillons, des chaînes … des sidérés.
Pour ne plus se souvenir elle ne veut plus que la vie l’attende.
Elle ne peut choisir le chemin pour aller vers sa tombe. La foi n’est plus suffisante pour calmer sa peine. Elle veut que ses jambes repoussent parce qu’elle a su marcher et courir pour rattraper la mort. Même si elles ont pourri et même si on ne l’a pas laissée grandir.
Elle tient à garder toutes les racines et tous les bourgeons qui vivent dans sa mémoire. Elle demande à reprendre ce que secrètement ses yeux ont saisi. Tout ce qui l’unit au vent à l’air loin des hommes à la mesure de son corps complet, de ses sens aiguisés et de sa solitude extrême.
Les cheveux en bataille elle jette sa tête dans la lumière acérée. Puis elle soliloque afin de rapprocher ses rencontres avec les abeilles les blés. Sa lutte pour le goût du miel, du croustillant des galettes, des figues ensevelies et du jus d’olive.
Le souffle et les mains ouvertes vers le ciel…. elle monologue. Les tessons attendent.
Elle soliloque pour sortir l’arbre palpitant aux racines vibrantes de la terre ocre durcie afin de le porter tout là haut.
Splendeur encore plus énigmatique que notre cerveau.
La voix chancelante, elle parle dans l’assaut des couleurs de ses yeux en vie et des mouvements inflexibles des rivières.
Elle s’entretient pour ne pas choir sur la mare poisseuse qui s’étale sous son tronc.

Le jour qu’elle n’a jamais frôlé l’a quittée dans ses chimères et le soleil féroce continue d’allonger son ombre furieuse.
De son front elle cogne la muraille jusqu’à remplir ses yeux écarlates de lumière crue.
Aux endroits où elle n’a plus de membres la brûlure lui donne le tournis. Se plaignant des pieds enflés elle se laisse tomber lourdement sur les fentes du sol. Elle fend l’ombre de sa tombe en frappant la terre de ses bras plus longs que le reste du corps.
Corps malade de l’hécatombe, de la boucherie.
Un bruit sourd et une odeur infâme s’élèvent vers le ciel. Du bout des doigts elle réussit à saisir le linceul qu’elle garde toujours à côté d’elle. Elle l’a fait venir d’une contrée où les citoyens se gavent de science, confort et d’artillerie. Où même la chair de sa chair qu’elle a nourrie l’a abandonnée et a oublié la paille comme elle a négligé son premier souffle.
Le foyer est éteint et désuni par les cendres dispersées au fond des creusets en dérive.
Sur cette contrée les tissus subtilement réalisés tuent dans l’ombre l’artisan et voilent ce qu’il faut retenir.
Les lèvres livides et les mains glacées elle se relève en se mettant assise. Son regard durci creuse les lignes qui traversent son front rougi.
Elles n’ont pas encore dessiné leurs dernières fêlures. À la place des légendes qu’elle a entendues dans le champ le goût de la vieille poussière lui monte à la bouche. Sa mère n’a jamais parlé devant elle. Le langage qu’elle connaît est celui du terreau sous le rocher.
Elle l’a quittée sans même allumer la lampe près de sa tête. Elle lui a laissé ses anneaux d’histoires massives. Ses chaînes et le poignard le burnous que les hommes ont cru faire disparaître mais qu’elle a su cacher sous le rocher. Dans l’espoir qu’un jour une sorcière brave la guerre.
Elle déplie le voile. L’exhalaison de pétrole mêlée à l’impression lourde de la terre soulève son cœur. Alors que quelques instants s’écroulent dans un silence de fers elle réfléchit sur cette sensation. Puis elle réduit l’étoffe trop longue en la déchirant à l’aide de ses ongles aussi durs et crochus que des griffes.
Pendant ce temps, dans une chambre les tantes invoquent les éléments d’envoyer un déluge sur les brèches de sang avant l’hydre en furie.
La guerre a pétri leur mémoire et les montagnes murmurent encore des oraisons séculaires

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NORA CHAOUCHE

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aivazovsky76

Oeuvre Hovhannes Aivazian