Des hommes sont venus
Ils ont brisé le piano brisé l’alcôve et le désir
Ils ont brisé le jour et brisé les phalanges
D’un musicien assis sur la portée des dieux
Des hommes sont venus
Te voici fils de pute
Contre le mur du cimetière derrière l’Alhambra
Dans les rues de l’Albaicín
Des hommes d’autres hommes tombent
Sous la mitraille
Des chemises bleues
Flottent au vent
Ah te voici maudit poète
La faucille pour tes doigts
D’ange ailes coupées
Et le marteau pour ton crâne
Fontanelle d’enfant qui tutoyait les cieux
Par le soupirail de sa cellule
Tombe une nuit d’angoisse
Elle porte en elle l’odeur de la mort
Elle va le vent d’été odeur de poudre et de jasmin
Au loin si loin
Sous le feuillage des guitares
Par le chant profond de l’Espagne
La sarabande des gitans
Quand scintillent dans l’eau des étoiles d’argent
Du fond de sa cellule
Federico façonne les décors d’un théâtre de papier
Le garde avait raison
Je suis un fou qui parle toutes les langues à la fois
Je cherche Rosita en son bouquet de fleurs
Celle qui s’est glissée dans ma nuit
Comme un rayon de lune
Je cherche le désert où nous allions ensemble
Ô Yerma
Mon héroïne au sang de feu
Pauvre bête que j’aime
Terre sèche de ma vie
Qui pouvait devenir le chant de la Pampa
Mais qui est ce fantôme
Cette ombre qui se glisse
Par la chatière d’une autre solitude
Approche petite n’aie pas peur
Ô Mariana mon cœur
Il y a si longtemps que je ne t’ai vue
J’étais si jeune alors presque un amateur au théâtre
Approche mon enfant de liberté éprise
Toi ma petite merveille de femme qui aimais trop la vie
Approche
Toi la madone
Que l’on mène au supplice par un beau jour de mai
Sur le Campo del Triunfo
Dis qu’as-tu fait pour mériter cela
Ma belle qu’as-tu fait quel crime as-tu commis
Ah oui je m’en souviens
Tu as brodé sur un drapeau
Les emblèmes de l’Espagne libérale
Loi  Liberté  Égalité
Ces mêmes mots que j’inscris aujourd’hui en lettres d’or
Sur les murs de ma prison
Nous sommes du même pain toi et moi
Le bon pain de la vie
Celui que l’on partage dans le camp de l’amour
Et de la liberté
Ô le jour triste à Grenade qui fait pleurer les pierres
Mariana nocturne et lunaire
Ma petite Mariana de l’enfance
Innocente comme moi et comme moi victime
J’en suis sûre ils feront tout
Mes amis ne m’abandonneront pas les amis
N’abandonnent pas
N’est-ce pas qu’ils feront tout
Mais dans Grenade cette nuit-là
Les rues étaient désertes
Seul le vent allait et venait
Emportant avec lui la romance des plus noires peines

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BRUNO DOUCEY

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Sculpture Garcia Lorca