Ces maisons, comme elles nous paraissaient immenses avec leurs escaliers, caves, placards interdits, leurs miroirs, avec ces vieilles personnes surtout qui nous faisaient sauter sur leurs genoux, souriaient, s'émerveillaient! Leurs cheveux blanchissaient en se raréfiant.

 Un jour il y eut un deuil. On chuchotait, on nous écartait. Tout le monde s'est habillé de noir. On s'est retrouvé donnant la main dans un cimetière sous la pluie, écoutant des discours auxquels on ne comprenait rien. Pendant quelque temps, cela n'a pas changé grand chose. La maison était toujours là, un peu plus silencieuse, un peu plus sombre, un peu moins grande, mais avec des profondeurs nouvelles, des recoins où l'on n'était jamais allé, des autorisations inattendues. Et puis il y avait l'autre.

 Pourtant sur l'horizon de notre jeune vie s'amassaient déjà nombre de nuages. Il y avait des fissures dans notre navire et nous sentions que l'équipage n'avait plus sa belle assurance. Les autres ne se maintenaient plus à distance respectueuse. Il a fallu rivaliser dans les écoles, parvenir à se revigorer dans les cours dites de récréation. Comme nos bras étaient toujours trop faibles devant ceux des aînés, il fallait aiguiser paroles et ricanement, réussir à blesser pour se faire craindre.

 Un nouveau coup de tonnerre a tout secoué. Les meubles que l'on avait crus définitivement arrimés comme aux quais d'un port tranquille où l'on pourrait toujours se réfugier après les tumultes, ont été dispersés çà et là, en vomissant de leurs tiroirs toute une écume de documents qu'on nous a demandé d'examiner. Certains ont définitivement disparu, emportés par une lame de fond. Les vêtements d'antan avec leurs odeurs si prononcées n'habillaient plus personne. Il a fallu en retourner les poches avant de les empiler dans des cartons pour les donner à de plus pauvres que nous.

 En même temps toutes sortes d'envers et d'arrière-fonds se découvraient dont nous ne nous serions pas douté. Nous ne pouvions en croire nos yeux. Ces correspondances, ces tractations, ces comptes. Et tout ce que cela suppose: ces dessous, ces angoisses, ces haines! Ratures et déchirures, factures et reçus, brûlures et signatures, pansements et médications. Nous en parlions entre nous. Certains savaient ou prétendaient savoir. Ils préféraient le plus souvent jeter tout cela par dessus bord ou dans la cheminée, l'ensevelir en vrac dans la cendre et le brouillard.

 Tandis que nous errions dans cette forêt d'échardes et d'étincelles vieillies, parfois des effluves de baumes. Étions-nous les seuls à les sentir? Quelques épaves surnageaient énigmatiques, fascinantes. Nous avons essayé d'en sauver certaines, de nous renseigner. Mais à qui s'adresser désormais? Quel dommage de n'y avoir pas pensé plus tôt! Que ne donnerait-on pour pouvoir poser la question à ce vieux visage dont les traits ne se précisent plus que grâce à des photographies jaunies dont nous savons toute l'insuffisance? Quelle beauté engloutie, quelle perte!

 L'orage menace; les coups de tonnerre se multiplient. Le vent s'est levé; les vagues déferlent. Quelle noirceur, tout à coup, percée de rayons qui nous révèlent écueils et vestiges! On ne peut même plus parler de navire. Parmi les craquements et soubresauts nous avons réussi à consolider quelques parties du pont supérieur, y empiler des coffres avec provisons et trésors.

 C'est la lutte pour la vie, nous annoncent de stridents prophètes, la concurrence impitoyable, la guerre économique à outrance. Si donc nous ne sommes pas capables d'arracher à ces villes entières qui deviennent fantômes en tremblant, tanguant et sombrant, quelques gouttes d'élixir, faudra-t-il vraiment s'entredévorer?

 La mer d'huile est devenue furieuse. Les vernis d'antan se craquèlent dans la gueule de notre athanor flottant qui cherche un cap sous les flèches de la grêle. Si seulement, saints langoureux, nous pouvions faire fleurir nos blessures en auréoles! Mais, démons noircis et tannés plutôt, nous rassemblons fiévreusement tout le plomb des anciennes quilles, jointures et gouttières pour le faire fondre et mijoter dans notre cornue à la dérive -du moins ceux d'entre nous que les maladies virales, environnementales ou monétaires n'ont pas encore terrassés.

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MICHEL BUTOR

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