Pulvérisez-vous, statues de la libertés, clous enfoncés dans les poitrines avec une sagesse qui imite la sagesse des roses. De l'Orient le vent souffle à nouveau, arrache tentes et gratte-ciel. Deux ailes écrivent :


un alphabet second se lève sur les pentes de l'Occident et le soleil est fils d'un arbre planté dans le jardin d'al-Quds. Ainsi j'attise ma flamme. Je recommence, façonne et définis :

New York, femme de paille dont le lit se balance de vide en vide.

Et voici que le plafond se délite : toute parole est signe de chute, tout mouvement est pelle ou pioche. À droite et à gauche, des corps qui aimeraient changer l'amour, le regard, l'ouïe, l'odorat, le toucher et le changement lui-même, ouvrent le temps comme un portail, le brisent et improvisent les heures qui restent, la volupté, la poésie, la morale, la soif, le dire, le silence, et annulent les verrous.


Je séduis Beyrouth et ses sœurs, les capitales.


Elles sautent de leur lit et ferment derrière elles les portes de la mémoire. Elles s'approchent et se suspendent à mes poèmes en se balançant doucement. La pioche pour la barre, les fleurs pour la fenêtre, et flambe, histoire des verroux !


J'ai dit : je séduis Beyrouth.

"Cherche l'action, la parole est morte", diront d'autres.


La parole est morte puisque vos langues ont renoncé à l'habitude du verbe pour celle de la mimique. La parole ? Voulez-vous découvrir sa flamme ? Alors, écrivez. Je dis "écrivez", je ne dis pas "mimez" ou "recopiez". Écrivez.
De l'Océan au Golfe, je n'entends aucune langue, je ne lis aucune parole. Je n'entends que du bruit. Je n'aperçois aucun lanceur de flammes.


La parole est la plus légère des choses. Tout est contenu en elle. L'action est direction et instant, la parole est toutes les directions, le temps tout entier. La parole est main et la main est rêve.


Je te découvre, ô feu, ma capitale
Je te découvre, poésie !


Je séduis Beyrouth. Elle me revêt et je la revêts. Nous errons comme les rayons et demandons qui lit, qui voit ? Les Phantom pour Dayan, et le pétrole court vers sa destination. Dieu avait raison et Mao ne s'est pas trompé : "Les armes sont un facteur de la plus grande importance dans la guerre, mais pas le facteur décisif. C'est l'homme, et non les armes, qui est le facteur décisif", et il n'y a ni victoire ni défaite définitive.


Je répétais ces sentences et maximes, comme font les Arabes, déambulant dans Wall Street, là où coulent des fleuves d'or de toutes les teintes en provenance de leurs sources éloignées. Et j'ai vu parmi eux les fleuves arabes charriant par millions des dépouilles, victimes et offrandes à la Grande Idole, et entre les victimes des marins qui riaient aux éclats en dévalant le long du Chrysler Building pour remonter ensuite aux sources.


Ainsi j'attise ma flamme.


Nous habitons le vacarme noir afin que nos poumons se remplissent de l'air de l'Histoire. Nous montons dans des yeux noires barricadés comme des cimetières pour vaincre l'éclipse. Nous voyageons dans la tête noire pour escorter le soleil futur.

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ADONIS

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