Elles sont plusieurs milliers
chaque année de par le monde
à mourir par décret
paternel fraternel marital ou religieux 

 

Ils m'ont tuée.
Mon corps repose en travers du chemin
par où souvent je suis passée,
un panier à la main.
A coups de pierre, ils m'ont tuée.
Je n'avais pas trente ans, mais j'avais l'âme fière
et le regard fertile de la femme qui veut.
Je n'avais pas leur âge, leur esprit corrodé,
leurs mots verrouillés, leurs phrases guillotines.
J'avais en moi le chant
comme une source, une joie pure,
une invite à danser.
Ils n'ont pas voulu de ce chant-là,
pas toléré mon pas de danse.
Qui oserait prétendre qu'un jour, ils m'ont aimée,
qu'ils m'ont même, une seule fois, écoutée,
père, frère ou amant?
Mes chants, mes pas, c'est aux fleurs que je les offrais,
au vent qui dénouait mes peurs.
O femme honnie! Que meurent en toi la fille, la sœur et la mère!
Indigne esprit de la lignée! Rebelle au sang impie,
que meurent en toi toutes les femmes!

 

Ils m'ont tuée
à coups redoublés d'insultes et de paroles diaboliques,
moi qui lisais dans la roche
la primauté de l'invincible étreinte,
le rêve inaliénable.
Cailloux que je peignais les soirs d'orage,
cailloux que j'agençais en un jardin aussi désert
que le fut mon cœur, forcé et sans usage.
Comment puis-je être morte maintenant,
moi qui, jamais, ne sus le goût de l'eau
cueillie par des mains libres,
moi à qui, jamais, n'appartint mon visage?
O ruines! Tout est ruines! En ma vie et sur le chemin
qui s'étire du village à la presque montagne…
Ils règnent en maîtres sur nos ruines et sur le sang séché.
J'aurais tellement voulu te voir grandir, ma fille,
et chanter pour toi seule les chansons interdites!
J'aurais tellement aimé te montrer l'autre voie, ma fille,
celle de la subtile désobéissance!
Sois forte, ô mon enfant, ô mon oiseau, pour contrer
les dragons qui crachent sur l'enfance!
Je verse en toi le parfum de mes révoltes,
le vin de mes octaves.
Que passent dans ton sang les fils démêlés de mes désirs
et qu'ils nouent patiemment tes vœux de femme libre!

 

 

Ils m'ont tuée par châtiment céleste!
Je n'avais pas trente ans et j'avais voulu vivre.
Antigone, ma sœur,
c'est vers toi que j'avance sur la cendre des ombres.
Que meurent avec moi l'oiseau, le puits et le matin!
Que chaque pierre qui m'a frappée retourne à son propriétaire!
Une pierre pour chaque œil.
Une pierre pour chaque bouche.
Une pierre pour chaque cœur.
Et lors, libre et dansante comme un été, je m'en irai,
consumée, interdite,
de l'autre côté de la presque montagne,
sur le versant rêvé de ma nostalgie,
avec, collée à l'ourlet déchiré de ma robe,
la fleur de l'ocre de mon chemin

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BEATRICE LIBERT

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Oeuvre Camille Claudel