La nuit perd ses eaux et la carte de ses branches. A ses chevilles la mare frissonne et redevient visage.
Elle multiplie ses naissances, enroule ses cordons, enterre ses placentas aux pieds de l'arbre aux rêves.
Elle va son chemin de mère du monde avec au corps le ventre rond des aurores en sursis.
Elle porte ses pas sur pilotis pour traverser les rides du temps et caresse la joue de nos mystères d'une main pleine de connivence.
Et c'est parler pour son corps que de dire l'enfantement des fumées bleues à l'autre bord d'un dieu tombé.
Et c'est labourer ses frontières que de parler de soucougnan en peau de vie.
Et c'est arrondir ses mots que d'amarrer un chant de femme créole à la berceuse des humains. Femme debout aux quatre-chemins de la nuit, guetteuse des pas perdus, en équilibre sur les trois pierres du feu.
Mais c'est la vie qu'elle nous apporte dans son panier d'étoiles mûres. La vie et sa fiction, douleur-dentelle sous son jupon et sous le joug de ses présents plient les genoux du bonheur.
La vie des bars et des bordels fardée aux lèvres des filles de joie. Le port peut rire de toutes ses voiles, envoyer monter la cadence du rhum vieux, toujours une larme vient purifier nos soifs.
La vie des tambours quand l'orage au haut des cuisses régit la robe turbulente. Femme lisible par derrière à ses remous inconsolés au corps allègre de nuit chaude danse la vie comme une écume. Sonne le désir !
La nuit perd ses eaux, pressent sa délivrance et transforme la douleur en beauté.

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ERNEST  PEPIN

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