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Il lutta d'abord, pour n'être pas emporté ; _ et puis, il lutta pour la joie de lutter, pour sentir qu'il était fort. Et, plus il luttait, plus il sentait un surcroît de force sortir de lui pour équilibrer la tempête ; et de celle-ci, en retour, un effluve nouveau émanait, qui passait, tout brûlant, dans ses veines.

Comme la mer, certaines nuits, s'illumine autour du nageur, et chatoie d'autant mieux en ses replis que les membres robustes la brassent avec plus de vigueur, ainsi la puissance obscure qui combattait l'homme s'irradiait de mille feux autour de son effort.

Par un éveil mutuel de leurs puissances opposées, lui, il exaltait sa force pour la maîtriser, et elle, elle révélait ses trésors pour les lui livrer.

_ " Trempe-toi dans la Matière, Fils de la Terre, baigne-toi dans ses nappes ardentes, car elle est la source et la jeunesse de ta vie.

Ah ! tu croyais pouvoir te passer d'elle, parce que la pensée s'est allumée en toi ! _ Tu espérais être d'autant plus proche de l'Esprit que tu rejetterais plus soigneusement ce qui te touche, _ plus angélique, au moins, si tu fuyais les corps .

Eh bien ! tu as failli périr de faim !

Il te faut de l'huile pour tes membres, _ du sang pour tes veines, _ de l'eau pour ton âme, _ du réel pour ton intelligence ; _ il te les faut par la loi même de ta nature, comprends-tu bien ?...

Jamais, jamais, si tu veux vivre et croître, tu ne pourras dire à la matière : " Je t'ai assez vue, j'ai fait le tour de tes mystères, _ j'en ai prélevé de quoi nourrir pour toujours ma pensée. " _ Quand même, entends-tu, comme les Sages des  Sages, tu porterais dans ta mémoire l'image de tout ce qui peuple la Terre ou nage sous les eaux, cette Science serait comme rien pour ton âme, parce que toute connaissance abstraite est de l'être fané ; _ parce que, pour comprendre le Monde, savoir ne suffit pas : il faut voir, toucher, vivre dans la présence, boire l'existence toute chaude au sein même de la Réalité.

Ne dis donc jamais, comme certains : " La Matière est usée, la Matière est morte ! " _ Jusqu'au dernier moment des Siècles, la Matière sera jeune et exubérante, étincelante et nouvelle pour qui voudra.

Ne répète pas non plus : " La matière est condamnée, _ la Matière est mauvaise ! " _ Quelqu'un est venu qui a dit : " Vous boirez le poison et il ne vous nuira pas. " _ Et encore : " La vie sortira de la mort ", _ et enfin proférant la parole définitive de ma libération : " Ceci est mon Corps " .

Non, la pureté n'est pas dans la séparation, mais dans une pénétration plus profonde de l'Univers. Elle est dans l'amour de l'unique Essence, incirconscrite, qui pénètre et travaille toute chose, par le dedans, _ plus loin que la zone mortelle où s'agitent les promesses et les nombres.

_ Elle est dans un chaste contact avec ce qui est " le même en tous " .

Oh, qu'il est beau l'Esprit s'élevant, tout paré des richesses de la Terre !

Baigne-toi dans la Matière, fils de l'Homme. _ Plonge-toi en elle, là où elle est la plus violente et la plus profonde ! Lutte dans son courant et bois son flot ! C'est elle qui a bercé jadis ton inconscience ; _  C'est elle qui te portera jusqu'à Dieu ! "

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PIERRE TEILHARD DE CHARDIN

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