« Je n'ai pas le cœur, aujourd'hui, d'écrire une préface de plus sur ce que tu as explicitement conçu non comme un livre, avec tout ce que ce projet comporte de préméditation, mais comme un journal, de ce temps que tu regardais t'emporter, t'illuminer parfois, te détruire surtout, et qui ne devait s'achever qu'avec ta mort. Vie et œuvre s'y rejoignent ainsi dans leur indistinction même et c'est pourquoi, plus que tous les autres peut-être, ce dernier livre me touche tant. Comment dire la mélancolie profonde de mettre une fois encore tes mots dans ma bouche et de savoir que c'est à jamais la dernière ? De retrouver une dernière fois ces images (la fenêtre, l'automne, le crépuscule), ces obsessions (la dissolution, le vide, le néant), ces morts plus présents que tant de vivants (Hölderlin, Celan, Cernuda, Giordano Bruno...) et ce fantôme surtout, qui ne cesse, jusqu'à la fin de te hanter : celui d'Antonio, ton fils, dont la mort, parce que tu ne pouvais pas t'y résoudre, t'entraîna vers la tienne. Car comment accepter cela? La mort d'un fils, cette part la plus vivante, la plus jeune, qui s'en va, vous précède, vous appelle ? ».

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JACQUES ANCET

     Voici le recueil le plus bouleversant du poète espagnol José Angel Valente.

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                            Pour Antonio, en souvenir, 1997 
 
UNE fois de plus descend la tristesse 
comme un serpent qui rampe au ras du sol. 
 
Au même lieu et dans la même cendre, 
les mêmes eaux calmes du même lac, 
son gris argenté, les feuilles humides 
depuis les pleurs d'hier.  
                                   D'il y a combien de temps ? 
tu n'as plus de forme : tu en as eue 
quand nous marchions ensemble contre le vent 
qui de ton absence nous menaçait déjà.  
 
Et aujourd'hui le jour 
et son pâle éclat comme une timide nuit 
éteint lentement mon regard.  
 
L'ombre 
               En son sein à nouveau nous sommes un.

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JOSE ANGEL VALENTE

Traduction Jacques Ancet

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Oeuvre David Ho