(...)

une larme entre deux fleurs sauvages déshabillant les orages

la moisson des terres cultivées
la passion des mains appliquées au champ de cannes

juste une larme entre deux fleuves
Artibonite et le Guayamuco
simples tracés d’esclaves au temps béni des colonies

j’aime cette terre pour la fringale et les friandises d’enfant partagées à la soignée de nos membres
j’aime cette terre pour son nom inscrit sur la pierre balafrée des libertés
j’aime cette terre pour l’odeur du petit-mil de la moisson espérée
j’aime cette terre pour les plages le sable l’eau des aimés au solstice de nos étreintes
j’aime cette terre pour les libellules et les chrysanthèmes à l’étrave de nos enfances
j’aime cette terre pour les fleuves les sources les montagnes attentives à nos amours
j’aime cette terre pour les effluves les embouchures envisagées à la croisée des chemins
j’aime cette terre pour le tambour et les hounsis qui dansent au faîte du plaisir
j’aime cette terre pour le sel ceint de la mer et de nos songes
pour les matins apprivoisés
les papillons de la Saint-Jean
les cerfs-volants des carêmes
l’orée inattendue des desseins et des douleurs
pour le sourire dénoué de la ville sans créneaux
j’aime cette terre pour les mots des poètes sur des pages endormies
j’aime cette terre pour le passage des écoliers désabusés avant l’entrée
j’aime cette terre pour les demoiselles aux sourires à demi-effacés
j’aime cette terre surtout quand on joue aux osselets avec l’espoir de rattraper le temps et les auvents

j’aime cette terre que

ni la mer à l’arrivée des colons en sanglots
ni la terre chaude masquée d’indigo
ni l’oiseau-mouche inscrit au dos de la bécasse
ni la poussière ni le sable ni les apatrides
ni le soleil en bandoulière
ni la douloureuse délivrance de la femme qui meurt dans ses eaux et dans l’enfance
ni les échos de la misère
ni la sève brute des mémoires
ne sauront arracher au cœur même des coquillages

(...)

Ô terre sans âge
terre d’argile et de nacre à la recherche
d’une destinée heureuse

je revendique l’appel des grandes routes 

des pistes de sables à la puissance des glyphes
j’applaudis le poème de l’enchantement des femmes aimées
de l’inquiétude des filles attentives à la douleur de l’ami et de l’aimé
du bonheur d’être deux à porter le poids du prolongement de la vie et de l’enfance
j’apprécie ce poème au milieu d’une page de mes conquêtes

n’eût été le geste unique de l’aveugle dans son sommeil intime à ce poème arbitraire qui définit la nomenclature des fécondations de l’amour loué dans les encans et sous les lampadaires

n’eût été ma déchirure d’homme présent sur les quais
dans ma solitude et dans l’irréprochable défaite de mon cœur qui bat la crécelle
n’eût été la terre 

sa moisson la fiancée et ses baisers qui partent en guerre contre le fugitif agressif

Ô navigante source idéale à la débauche de la mante et d’une étoile
il n’est nulle forêt 

nul habitant

nulle vestale qui soit ignorante de l’alphabet des grandes routes du vent

est-ce ce mot dans l’embrasement de ma folie 

serments de mes désirs à fasciner la rose et ses corolles d’aubépines
à en- cercler la vie dans sa marche d’écolière
est-ce parole dans l’embrasure de mon enfance si solitaire que nulle femme  nulle page n’enflammera ne fût-ce qu’une fois dans l’ombre catégorique  minoritaire

ainsi marchent les îles qui te ressemblent et qui s’ajoutent
à la Terre
ainsi toutes nos îles enlacées dans leur misère
qui répondra au-delà des blessures de l’épopée du sable et de la pierre
voiles toutes en ces lieux de mémoire

de ma naissance si fortunée d’histoires et de massives rumeurs

Ô toi 

terre forestière 

qui ne sais plus négocier les saisons
qui ne lis plus lettres et poèmes des rivières et des fleuves encensés

Ô terre souveraine qu’auraient songée mille peintres en majesté qui soulevas la jalousie de fleurs amies et de toutes les cités

j’écris pour être lu de ma sœur l’unique aimée
qui vit là-bas en pleine ceinture des dieux pèlerins
j’écris pour dire les vérités de la campanule
j’écris pour l’éclosion des rosiers et les caprices de la marguerite
j’écris pour la libellule obsédée par le poids de la silène
pour les défilés du champ-de-mars au jour de carnaval
j’écris pour crier LIBERTÉ au vol du milan
et pour le parfum des amants allongés en signes de compassion
j’écris pour l’abondance de l’herbe mouillée
et pour la rosée du matin aux vasques du roitelet
j’écris pour la beauté brève du sureau
pour l’involution de la vigne et du rude bouleau
j’écris pour la liberté de l’homme dans sa chair
pour l’ivresse de l’oiseau-mouche et pour la vigilance des vierges
j’écris pour les vacances ensoleillées les lavandières apprivoisées
pour les jeunes épousés au bord des giroflées
j’écris pour les Incas assassinés pour les Taïnos déchiquetés
telles des affiches abandonnées

j’écris pour ce pays que je ne reconnais point
pays de rumeurs et de sautes d’humeur
j’écris pour l’implosion des fleurs et la muée des cigales
j’écris pour la paix des vivants et la tranquillité des morts
j’écris pour l’assurance de l’ île entre deux battements de cœur
j’écris pour ce pays des églantines et le chant des mélèzes
j’écris pour que le coq chante dans chaque main émerveillée
pour le bonheur des passions et le sourire effacé de l’océan
j’écris pour la latitude des mélancolies égarées
pour l’alliance des cœurs sans omission aucune
j’écris pour crier LIBERTÉ de l’indien et du nègre
sous la fumée des îles et à chaque pas de conquérants

par le balancement du papillon
et par la tristesse du névé
par le don profond de la jusquiame
et par le mot de passe de la pervenche
par l’ambivalence de l’anémone
et par le chant sacré de la scabieuse

je dis l’envol du sang au mépris de l’amour
jusqu’à la limite du désir et des amants heureux
je dis l’apprivoisement de la douleur d’aimer
jusqu’au dénouement de la fable finale si tout est à recommencer
je dis l’aumône dans le bonheur d’aimer
jusqu’au prolongement de mes premières empreintes
je dis l’espoir dans le poème à aimer
jusqu’à la germination de la page hautaine
je dis l’encensement du poète à lire
jusqu’à la promesse du verbe aimer à conjuguer
je dis l’errance dans ta beauté réelle – Ô femme
jusqu’à l’émerveillement de ton regard si illisible
je dis les premières plaintes de l’enfant que j’étais
jusqu’à l’humiliation dans la foulée des fleurs et sortilèges
je dis la faim la liberté dans mon calendrier d’absence des grands chemins
jusqu’au matin des villes et des ruelles à parcourir
je dis le partage des eaux et de la moisson libérée
jusqu’à l’accomplissement et l’itinéraire des premières vigiles
je dis le cantique des cantiques du soulagement et des amitiés formelles
jusqu’à la montée des voiles et des rendez-vous à solliciter

que n’ai-je point raconté jusqu’à la dernière chanson
jusqu’au premier poème lu à la cité des cœurs
le poids des saisons et la folie des hommes
de ce pays et de cette île aux grands nuages
qui n’arrête pas de boire à gorgées lentes les embruns salés
du quotidien

voiles toutes et plus loin dans ton voyage et dans ta fuite
ton grand besoin de liberté
au milieu de mes conquêtes
au milieu de mes aveux
d’avoir manipulé les vagues et l’étincelle
du grand large

plus loin de mes déboires
la femme rebelle et oubliée
dans toute sa beauté

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SAINT-JOHN KAUSS

Jardin Botanique de Montréal, été 2005

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