J’emporterai du pays des vivants le viatique des ombres
qui s’allongent vers le soir,
des aboiements de chiens
dans le lointain,
tout ce banal entraperçu
qui leste les passagers du quotidien :
des cabanes à lapins dans les jardins triangulaires
des garde-barrières,
un gosse penché sur une écluse,
deux vélos emmêlés sur un talus.
J’emporterai venus d’un temps de lenteur,
de rareté des choses,
des images pauvres comme lichen de vieux ciments,
des roses trémières poussant au secret
d’une arrière-cour de ville,
les pavés disjoints d’une venelle s’offrant
aux herbes rebelles,
et le rafraichissant discours matinal
des caniveaux de Paris transformés en torrents.
 
J’emporterai des notes de graminées dans le soleil,
et l’étonnement des vaches ruminant leur candeur
près du ruisseau content de sa prairie,
un viaduc abandonné dans un pays reculé
où les trains ne vont plus,
les pierres chaudes de la garigue et la sarriette
parfumant nos écuelles de randonneurs,
le gouffre de l’œil doux sous le bleu sans fond
d’un été ressuscité dans une odeur de pin.
J’emporterai des fruits d’autres saisons,
une lumière de neige sur les eaux grises d’un lac,
des clapotis de berges dentelées de gel
quand les canards gardent la tête sous l’aile,
une joggeuse embuée sur un chemin de halage,
sous la treille déplumée, le banc vide des absents,
la nostalgie et ses mascarets alors même
qu’il ne sera plus temps de la récuser.
J’emporterai un peu de ce que j’aurai tenté
d’approcher sans savoir toujours ce que je cherchais,
en foulant le sable des matins du monde
dans l’ivresse et la solitude de l’estran,
en croyant reconnaitre l’enfance
dans le vent qui tourmente
quand on ne sait comment répondre à son chant.

 

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MICHEL BAGLIN

 

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 TOUTOUNOV47

Oeuvre Sergueï Toutounov