[…]Une seule chose était changée. Il se sentait libre à l’égard de son passé, et de ce qu’il avait perdu. Il ne voulait que ce resserrement et cet espace clos en lui, cette lucide et patiente ferveur devant le monde. Comme un pain chaud qu’on presse et qu’on fatigue, il voulait seulement tenir sa vie entre ses mains[…]
[…]Lécher sa vie comme un sucre d’orge, la former, l’aiguiser, l’aimer enfin. Là était toute sa passion. Cette présence de lui-même à lui-même, son effort désormais était de la maintenir devant tous les visages de sa vie, même au prix d’une solitude qu’il savait maintenant si difficile à supporter. Il ne trahirait pas. Toute sa violence l’y aidait et le point où elle le portait, son amour l’y rejoignait comme une furieuse passion de vivre.

La mer se froissait lentement contre les flancs du navire. Le ciel se chargeait d’étoiles. Et Mersault, silencieux, se sentait des forces extrêmes et profondes pour aimer et admirer cette vie au visage de larmes et de soleil, cette vie dans le sel et la pierre chaude, il lui semblait qu’à la caresser toutes ses forces d’amour et de désespoir se conjugueraient. Là étaient sa pauvreté et sa richesse unique.
C’était comme si, marquant zéro, il recommençait la partie mais avec la conscience de ses forces et la fièvre lucide qui le pressaient en face de son destin.[…]
[...]Il reconnut en lui cette faculté d’oubli qui n’appartient qu’à l’enfant, au génie et à l’innocent. Innocent, bouleversé par la joie, il comprit enfin qu’il était fait pour le bonheur.

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ALBERT CAMUS

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voilier