A défaut de montagnes ou de mers, l'homme a inventé toutes sortes de frontières pour se protéger de l'Autre: grillages, barbelés, murs, barrières électrifiées, etc. Aucune, pourtant, n'a résisté à l'irrépressible volonté - ou nécessité - de passer outre.
Nous fréquenons les frontières, non pas comme signes et facteurs de l'impossible. mais comme lieux du passage et de la transformation. Dans la relation. l'influence mutuelle des identités, individuelles et collectives, requiert une autonomie réelle de chacune de ces identités. La Relation n'est pas confusion ou dilution. Je peux changer en échangeant avec l'autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer.
C'est pourquoi nous avons besoin des frontières. non plus pour nous arrêter, mais pour exercer ce libre passage du même à l'autre, pou souligner la merveille de l'ici-là.

Pour ce qui est des frontières légales entre communautés, observons comme il est agréable de les quitter sans contrainte, sans mesure, de continuer comme naturellement de l'atmosphère Maroc à l'atmosphère Algérie et de ce vivre-France à ce vivre-Espagne, et de l'air qu'on respire en Savoie à l'air qu'on respire en Toscane ("C'est encore loin, la Toscane?"), et des déserts bleus du Pérou aux déserts ocre du Chili. Vous vous sentez léger d'une inouië vêture, et plein d'un appétit ancien pour ce qui va survenir, la frontière est cette invitation à goûter les différences, et tout un plaisir de varier.
Mais revenons ensuite à tous ceux qui ne disposent pas d'un tel loisir, les immigrants interdits, et concevons le poids terrible de cet interdit. Franchir la frontière est un privilège dont nul ne devrait être privé, sous quelque raison que ce soit. Il n'y a de frontière que pour cette plénitude enfin de l'outrepasser, et à travers elle de partager à plein souffle les différences.".

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EDOUARD GLISSANT

Le Monde Diplomatique, Octobre 2006

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Photographie Yan " le celte "