Ce soir j'ai refermé l'église où vivait seule dans les ténèbres, la flamme jaune d'un lumignon, devant la pierre froide où Dieu repose.

Flamme fragile qui protège Dieu de toute cette ombre glacée. J'ai frissonné. J'éprouve encore dans ma main le poids froid de la grosse clef. La nuit est descendue complètement et je suis à présent bien enfermé dans mon vieux presbytère. J'ai fermé les contrevents. Et je ne sais pas ce qui m'a pris, à force de tant rêver devant les flammes mouvantes de mon feu de bois, je me suis mis à écrire dans ce cahier d'écolier qui était là sur la table. Je veux croire qu'il n'y a pas de mal à se confier ainsi à la page blanche. Il me semble que le moindre doute, la moindre inquiètude qui vous ronge l'âme comme un serpent caché, une fois exprimés, une fois révélés, doivent s'oublier à demi comme un péché pardonné. On ne peut pas tout dire à confesse. Il y a des détails trop minces, trop infimes mais qui blessent, comme font de petits cailloux dans l'espadrille. Je confierai  ce papier tout le chant de ma solitude, solitude de plus en plus profonde, à mesure que je m'avance en âge. Je suis comme un vieux rouvre qui a vu fuir dans le vent des années le tourbillon de ses feuilles et de ses jours, et se détacher de sa chair les branches puissantes qui semblaient soutenir le ciel. O mes rêves, mes espoirs, fleurs de ma jeunesse ! Puisse Dieu les avoir recueillis en son sein. Je suis désormais un vieil homme et seule la blancheur de ce cahier recueille les derniers reflets de ma pensée, pâle lumière, soeur de cette lampe qui veillait dans l'obscurité et le froid de l'église. Comme elle, je suis entre un Dieu muet, invisible, caché et ce monde obscur, gigantesque, effrayant et sans limites; et ma pensée comme mon âme, fut toute la vie cette flamme fragile qui tremble au vent de la nuit, proche de Dieu et proche du néant.

Comme la dernière prière qu'on récite avant de fermer l'église, je veux redire ma vie, face à moi-même, seul devant la chaux du mur, les bras posés sur la lourde table de noyer. Je ne suivrai aucun plan. L e souvenir me dictera ce qui doit revivre encore un instant avant de retourner à l'oubli; qui trouverait quelque intérêt à la vie d'un prêtre ? Et puis, certains jours, je parlerai des choses qui n'effleurent même pas ma vie, des idées qui me traverseront l'esprit, des images, des rêves. Tout cela mêlé.

Au fond de la maison, une horloge seule tisse je ne sais quelle laine de silence et de désespoir. Tout le village où j'achève ma vie s'est retiré : loin du prêtre, ils se sont enfermés dans la chaleur de leur chambre avec leur femme et tout ce que l'amour de la terre procure de douceur, de richesse et de chaleur. Les biens de la terre. C'est ce qu'ils ont tous choisi. Moi, j'ai pris les trésors de l'esprit et ceux du ciel. Je ne regrette rien. Mais d'être seul, il est des moments où l'on tremble devant la nuit.

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MAX ROUQUETTE

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