Il est vrai qu’un monde prend fin, sous nos yeux, qui nous paraît encore sans alternative possible. Je marche dans les dernières campagnes, mais je vois de toutes parts les chemins qui suivaient les pentes, ne les contredisant qu’en les comprenant, appropriant le sol à notre besoin, le faisant parler dans nos jambes, fermenter dans notre fatigue, se faire en nous le vin de l’évidence, la profondeur d’où vient la lumière, disparaissent  l’un après l’autre, sous l’asphalte. Et les maisons, pendant des millénaires si vraies, l’émanation du sol elles aussi, l’avènement de la terre, les voilà soit hideusement fardées soit détruites, on multiplie à leur place des masses et des couleurs grimaçantes qui sont comme des masques pour une fête de mort.  Un rapport aux bêtes, aux végétaux, à l’horizon, aux lumières, qui s’était dégagé dès le Néolithique peut-être, et avait duré, s’approfondissant parfois, jusqu’à hier sinon ce matin encore, se désagrège, c’est sans recours, on ne peut traverser la France, dont le génie fut le quotidien, le silencieux, les murs bas toujours réparés, sans une impression de désastre.  Et ailleurs et partout des maillons sautent, dans la chaîne des espèces, quand peut-être il suffit déjà que l’un manque pour que la phrase terrestre n’ait plus de sens. A quoi bon délimiter des réserves, aménager des parcs, c’est seulement le travail au champ, l’appréhension de l’orage, le toit qu’on relevait pour les chèvres, l’outil qui rouillait dans l’herbe, la vie, en bref, qui faisait le lieu qui nous faisait être ( …) Une musique se perd, que nous pensions une mère toujours présente. Et cela juste à l’heure où le mal qu’on lui demandait de guérir, ou tout au moins d’expliquer, s’accroît si follement dans le monde qu’on en vient à douter que même intacte et comprise elle pourrait suffire à cautionner un espoir. Oui, je comprends l’angoisse que chiffre la hantise du feu perdu. Mais je n’en tire pas les mêmes conclusions, pas encore.

 

YVES BONNEFOY

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Photographie Philippe Pache