Voici nos jours
qui apparaissent pour nous assoiffer encore...
Dans la cohue des plaies anciennes,
nous n'avons pas reconnu notre blessure.
Mais ce lieu-saignement est désigné par nos noms.
Nous n'étions pas coupables d'être nés là
ni coupables... si tant d'envahisseurs
se sont, là, levés contre nous,
qui aimaient nos louanges du vin, nos légendes
et l'argenté de nos oliviers.
Nous n'étions pas coupables si les vierges
de Canaan ont suspendu leurs sarouals
aux têtes des bouquetins
pour que mûrissent les prunes des plaines
ni coupables... si d'autres conteurs
se sont emparés de notre alphabet
pour décrire notre terre,
tout comme nous, tout comme nous.
Voici nos voix
et les leurs qui se croisent au-dessus des collines,
même l'écho à l'écho.
Le ney se mêle alors au ney et le vent aboie et aboie en vain.
Comme si nos chants en automne
étaient leurs chants en automne.
Comme si ce pays nous soufflait nos mots...
Mais la fête de l'avoine nous appartient,
Jéricho nous appartient et nous appartiennent
nos traditions dans les louanges des demeures
et la culture du blé et de la marguerite des près.

Paix sur la terre de Canaan,
terre de la gazelle
et du pourpre.

 

(...)

Si cet automne est le dernier, demandons pardon pour le sac et le ressac de la mer, pour les souvenirs...
Pour ce que nous avons fait de nos frères avant l'âge du bronze.

Nous avons blessé tant de créatures avec des armes faites des os de nos frères,

pour devenir leurs descendants près des sources.

Demandons pardon à la harde de la gazelle pour ce que nous lui avons fait subir près des sources,

quand un filet de pourpre serpenta sur l'eau.

Nous ne savions pas que c'était notre sang qui consignait notre histoire dans les coquelicots de ce bel endroit.

.

.

.

MAHMOUD DARWICH

.

.

.

 

BERNARD LIEGEOIS

Photographie Bernard Liegeois