Dis-moi Mahmoud, frère, qu’entends-tu par «mer» ? Que veut dire la mer, la mer ton ultime coup de feu ?
- D’où viens-tu frère ?
- De Haïfa.
- De Haïfa et tu ne connais pas la mer ?
- Je n’y suis pas né ; je suis né dans un camp.
- Tu es né dans ce camp et tu ne connais pas la mer ?
- Si, je connais la mer. Je voulais dire quel est le sens de la mer dans un poème ?
- Le sens de la mer dans un poème est le même qu’au bord de la terre.
- En poésie, la mer est-elle la même que la mer maritime ?
- Oui, la mer est la mer en poésie, en prose et au bord de la terre.
- C’est que l’on m’a dit que tu étais symboliste, profondément symboliste. C’est pourquoi j’ai pensé que ta mer était autre chose que la mer que nous connaissons, autre chose que la nôtre.
- Non frère, on t’a induit en erreur. La mer est aussi la terre ; la mer est aussi la mienne. Nous sommes de la même mer et nous sommes promis à la même mer. La mer est la mer…
Le combattant s’étonne que le poète ne parvienne pas à expliquer sa poésie ou il s’étonne de la facilité de la poésie dès lors que la mer est la mer ou il s’étonne du droit de la simple réalité sur la parole.
- N’es-tu pas, frère, celui qui fait entrer la mer en poésie lorsque tu la prends sur tes épaules et que tu l’installes où tu veux. N’es-tu pas celui qui ouvres à grands battants la mer de la parole en nous ? N’es-tu pas la mesure du vers et la poésie de la mer. Moi, je suis innocent. Moi, je défends mon droit, la mémoire de mon père et je lutte contre le désert.
- Moi aussi mais la mer est la mer et nous y irons tout à l’heure dans les arches modernes de Noé, dans un bleu qui laisse voir une blancheur infinie et qui ne laisse pas voir de rivage. Mais où es donc la mer. Nous prendra-t-elle en mer ? Et là je ne suis pas mort.
Je ne suis pas encore mort. Je vais dormir. Qu’est-ce que le sommeil ? Quelle est cette mort magique tapissée de noms de raisins ! Un corps lourd comme une balle jeté dans le sommeil sur un nuage de coton. Un corps qui absorbe le sommeil sur le rythme de voix lointaines, des voix venant d’un passé défait sur les plis du lit et de nos jours.
Je frappe à la porte du sommeil avec mes muscles qui se relâchent et qui se tendent. Il m’ouvre les bras. Je demande la permission d’entrer. Il m’y autorise. J’entre. Je le remercie. Je le loue, lui fais des louanges. Le sommeil m’appelle et j’appelle le sommeil.
Le sommeil, c’est la noirceur qui se décompose progressivement en gris, en blanc doux et fort. Le blanc du sommeil, c’est l’éveil de la fatigue, son dernier gémissement blanc. Le sommeil a une terre blanche, un ciel blanc et une mer blanche. Ses muscles sont forts, des muscles en fleur de jasmin. Le sommeil est un seigneur, un prince, un roi, un ange, un sultan et un dieu.
Je vais me rendre à lui comme un amoureux à l’éloge de la première femme. Le sommeil est un destrier blanc sur un nuage blanc. Le sommeil est paix. Le sommeil est un rêve sortant du rêve…

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MAHMOUD DARWICH

Traduction Jalel El Gharbi

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