Le monde, à cette époque, avait la forme l’étendue la saveur du pré qui jouxtait sa maison et son jardin. Elle y pénétrait par une trouée secrète dans la haie de lilas, cœur battant à chaque passage dans le silence des feuillages et l’entremêlement des racines. Si proche qu’il fût du jardin familier où son père allait et venait, de la fenêtre où se dessinait par instant la silhouette de sa mère, le pré cachait dans ses replis d’imprévisibles ailleurs.

(...)

 

  Était-ce une visite ? un appel ? ou la simple persistance du souvenir ? Elle s’interrogeait sur l’érosion que subissent les absents. Continuent-ils d’exister tant que des fragments d’eux-mêmes habitent les vivants ? Tant que quelqu’un entretient, pareille à une minuscule flamme, la particularité de leur être sous forme de souvenirs, de visions ?

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 Laisser couler la source profonde, là où les mots sortent de terre, modestes et pourtant irrépressibles. Les mots au goût de racines pourrissantes, de jus d’herbes, au goût d’enfance et d’yeux écarquillés. Laisser monter la jouissance de vivre.
  Boire sans tristesse l’eau amère des ferveurs retombées.

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   Bleus indescriptibles des hampes fleuries du delphinium.

Bleu des lins, bleu des nigelles de Damas et quelques bleus

presque violets des lupins. Cette gamme de bleus d’une si

large palette me captive au point que je la scrute cent fois le

jour. Peut-être est-ce avec les delphiniums que

l’enchantement est à son comble. Certains pétales portent

d’étranges traces d’irisation, le bleu prend des reflets

métalliques pareils à ceux qu’on voit aux ailes et à la gorge

de certains pigeons.

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FRANCOISE ASCAL

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