à Pascal Perrot

 

Pas de réalité comme disent les cornemuses
les buvards les cloches et les oracles
le temps s'accélère au fur et à mesure que les humains
s'encombrent de cadavres poussiéreux
qu'ils dénombrent dans des livres de comptes
Les ancêtres se retirent des lieux consacrés
les poètes brisent les sceaux du secret
et s'en vont grossir les listes d'attente de la postérité
qui est une forme inavouée de la propriété
L'action n'est qu'un mythe en ces temps de couardise
où plus personne ne meurt les yeux grand ouverts
Les cimetières participent de l'administration bureaucratique
et je préfère la fosse commune des fédérés
au culte désuet du chacun pour soi
Les poètes signent ce qu'une voix anonyme leur dicte
et prennent des positions de précieuses ridicules
dès lors que le ton monte
dans les assemblées crépusculaires du malheur organisé
Tout ce qui se tient à l'écart fait figure de traître
Toute parole n'est plus qu'un écho dans la vallée de la mort
où des rochers récitent des psaumes interdits
Nous mangeons les restes d'autrefois
des os fossilisés dans des cercueils conceptuels
et nous rotons d'indécence et de satisfaction
lorsque le plomb du sommeil nous monte à la tête
nous sommes maudits comme des rats ou des serpents
et cette malédiction nous flagelle
avec chacune des lettres du mot civilisation
nous persistons dans la voie confortable du crime
parce que nous avons suffisamment d'arguments
pour justifier la folie communautaire de l'individualisme
l'imagination n'est plus qu'une bouteille à la mer
une façon de se retrancher et de se mettre à l'abris
derrière la voile noire de la trahison d'Iseult aux mains blanches
Le déshonneur n'est pas celui des cornemuses
des buvards des cloches et des oracles
quand la réalité éradique la beauté du désir d'être ensemble.
Les poètes n'héritent pas, ils remontent aux sources pour mourir.

.

ANDRE CHENET

.

BOIS

Photographie Pierrette Moore Blanchet