Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs que dans le rêve ailleurs que dans les nues
Terre terre voici ses rades inconnues

Louis Aragon

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Des Tournesols, Vincent et sa gueule hallucinante, Desnos, Pauvre Boris, de l'insurrection du Potemkine en 1905 au Bilan, sans oublier ces poètes maudits trucidés par les fascismes et les dictatures infectes, Lorca, Desnos, Machado, Neruda et tant d'autres, Jean Ferrat aura rencontré et loué Louis Aragon comme si les deux hommes eussent été voués l'un à l'autre par le destin. L'heureux hasard d'un siècle charnièr-e qui les aura réunis à toujours et pour cause ; ils s'évertueront à graver la mémoire et le chant en Poésie, à réveiller pour nous les témoins désespérés de ce Siècle de sang, dans nos coeurs, enfouis à jamais, nous entendons " l'écho des musiques mortes "...

L'harmonie et le message sont entre eux si prégnants qu'il serait inconvenant de ne pas en relever la portée, la nécessité, l'urgence. Et la Musique, la mélodie, les compositions qui s'accordent aux thématiques, aux visions et aux messages profonds du poète, contre les imprécations d'une époque dévastatrice. La voix comme la rime déclamées à l'unisson du talent pour le frisson et la pensée ressuscités, vers ce qui fut et sera, aux confins de l'espérance et si près des meurtrissures des siècles passés afin de ne jamais plus recommencer, se fourvoyer dans l'opprobre.

Mais Jean Ferrat n'en restera pas là, croisant sans relâche, fouillant les méandres torves et troubles de nos sociétés d'abondances et d'indifférences, où le paraître sournois et vil frappe sans modération sous le couvert sacramentel de la morale, du sabre et du goupillon et de la discipline martiale, des pouvoirs intransigeants et asservissants, des révisionnismes éphémères et patentés.

Ferrat, Ma France aux clartés d'un Eluard, c'est aussi le vertige des souvenirs, des terroirs essentiels, Paris-Gavroche, l'amour cerise, l'avenir de l'homme, les racines, une foi d'homme inébranlable engagé vers le futur et ce réel à ré-inventer, bâti sur la cendre et la justice. Une dignité à visage humain, les confessions d'un épilogue au terme de la vie qui le tracassent en chantant le Poète accompli. Enfin, Ferrat, cet immense Poète-Chanteur qui nous émeut tant, qui nous manque...!

Sur scène, bien des pans de notre histoire et de l'actualité auront été inlassablement ramenés au seuil de cette modernité affolante, déconcertante ; ces instants, ces détails qui cernent une ère, des décennies pour pleurer un grand amour, poussent à l'engagement sans concession et à la rébellion quand l'injustice, la pauvreté, la torture, les guerres inutiles frappent aux portes de l'innocence, en vain, ou clament ces faux airs de liberté pour un Empire déchu et que les caciques brandissent toujours à l'aune de l'Intelligentsia en vogue, huppée et condescendante des salons du tout-Paris.

Jean Ferrat et Louis Aragon, deux générations où les genres viennent comme un ferment, un lien, un cri peupler, éclairer le réel, rêver la nuit paisible, engendrer aussi un quotidien créatif et fécond. Deux générations aussi quand l'homme chenu mûrissant le verbe s'en remet au jeune artiste, au timbre, à la tessiture claire afin qu'il entonne plus justement la prosodie de l'âme transcendée, d'une pensée, d'un être adoré à la folie - Elsa - celle d'un monde à la dérive et perdant les ciels de l'amour.

Mon Dieu que la poésie est belle quand elle est aussi portée par le plain-chant des mots, le flot des rimes qui jamais ne rompt et déchoit, quand ils annoncent ensemble et de si haut la Voie et le Chemin de la Liberté, ses rades où le bonheur existe comme l'autre vision d'une réalité bien souvent hélas ! honnie... Quelle conviction, quelle force et quelle persuasion que les oeuvres du Chanteur-Poète et qu'un Homme, tel un socle du Siècle, aura solennellement marqué.

Deux géants s'en sont allés, se sont rejoints en notre mémoire afin que leurs messages jamais ne s'éteignent. Je fredonne : Un jour, un jour - Devine - les Poètes - Lorsque s'en vient le Soir - Pablo mon ami - je ne suis qu'un cri - Un air de liberté - " Je ne sais ce qui me possède ", la Complainte de Pablo Neruda, mais je puis vous dire que ces deux Êtres me manquent quand la Hifi m'en restituent jusqu'au souffle et l'émoi, ces mots mariés qui touchent, cet élan ineffable du Choeur qui subjugue et bouleverse au pays des larmes et des baisers. Quel étonnant Roman Inachevé pour dire la fugacité d'un Intervalle !...

Auprès d'eux, avec René Char, Appolinaire, à Lou, pour Maria, entre Nuit et Brouillard, je pleure encore et toujours la Shoah, les pauvres Résistants vendus et dénoncés par nos milices abjectes, les combattants de toutes les Libertés torturés, les rebelles aspirant à un monde meilleur fusillés sur l'Autel de l'horreur et de l'infamie, l'Holocauste et les pogroms qui perdurent.

Et comme s'il avait souhaité n'omettre personne, respecter nos compagnons de voyage et d'aventure, je t'écoute, Jean, rappeler ton Chien au domaine, à ta souvenance, " Oural, Ouralou ", à l'heure et aux jours de l'Euro et du ballon rond lorsque des dizaines de milliers de Chiens et d'Animaux familiers auront été massacrés et assassinés pour les besoins du Sport Industriel et Financier ...

Et quand des hommes engrangent sur ces forfaits des Millions d'Euro en quelques heures, aux profits des stades bondés, ils se trouvent encore des Pauvres Martin, Pauvre Misère qui ahanent au quotidien pour une bouchée de pain, sans domicile. Ah, Bicentinaire, Mascarades dingues, les raquetteurs sont à la Une, dans la jungle ou le zoo, sur le Câble !

Ferrat, Aragon ! Aragon, Ferrat ... Ils auront quelque part ensemencé l'Esprit, touché la conscience collective, ravivé ou marqué les frontières de l'intolérable ; l'art, non pour l'art et le fric mais avant tout comme Expression pérenne du sensible, de la beauté, de ces inclinations de l'âme que l'on achète pas, qui ne se vendent pas, que l'on garde au fond du coeur pour prier très fort la main dans la main et loin du mensonge, du blasphème et de l'injure.

Chanteur et Poète, qui êtes de notre voyage, le nôtre, le mien, vous brillez tels des phares dans la nuit obscure de la servilité et des vilénies. Et quand nos rivages peu à peu s'étendent aux mondes comme ils frôlent vos songes de jeunesse, nous découvrons alors mieux cet univers commun en perpétuelle partance que nous aurons partagé, entre rêves et à douleur, irrévocablement.

Ils disaient ensemble un Monde meilleur où l'amour et le sang ne peuvent cohabiter en signant l'oubli, l'indifférence, la souffrance et le blanc-seing de la cruauté ;

Ils rêvaient d'un monde où l'ordre n'emmure pas la Liberté et où partout des baisers toujours s'y promeneraient...

Ils rêvaient de ces mondes émerveillables qui sommeillent en nous et qui perlent à la source des mots, des notes cristallines d'un printemps, des métamorphoses, des plus simples choses.

Entre le chant vibrant et le vers abyssal, il n'est qu'un pas à oser vers le Ciel. Auprès de vous, aurions-nous mal rêvé ?

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CRISTIAN-GEORGES CAMPAGNAC

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ARAGON FERRAT

Louis Aragon et Jean Ferrat