J’ose le dire encore,au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux,Louange à Dieu, le Maître de l’Univers,

 

Ô mes chers amis architectes, intellectuels et artistes, protagonistes de la Biennale de Venise 2000, je dois à la passion de l’écrivain Salvatore Lombardo et à la volonté de son digne frère d’armes l’architecte Rudy Ricciotti, le privilège et l’honneur de pouvoir aujourd’hui partager avec vous quelques uns de mes rêves, quelques unes de mes angoisses existentielles. Qu’ils soient ici remerciés de leur engagement esthétique et éthique en faveur de l’Afghanistan libre. Vous le savez, je crois, je suis Ahmad Shah Massoud l’Afghan. Celui que ses compatriotes opprimés, autres lui-même, ont choisi pour être leur Commandant depuis cette sombre et lancinante période de l’histoire contemporaine où l’Empire soviétique étendait sur l’Afghanistan rebelle sa terrifiante dictature matérialiste. Au prix de dix années de lutte sans merci, nous sommes parvenus à contraindre l’Armée rouge à retirer définitivement de notre terre sacrée les cent mille soldats qu’elle y avait déployés en vain.Ce furent des jours et des nuits de sang, de fureur et de larmes, où chaque afghan, quelle que soit son origine ethnique, considérait que son devoir suprême, face à Dieu et à son destin chevaleresque, était de lutter non seulement jusqu’à la mort, mais bien au-delà. Par le rêve et le cauchemar justement, par la poésie insigne du sacrifice ultime, par l’amour de la patrie en péril. A un contre mille souvent, avec des armes frustres, le pathétique et le poétique comme seuls alliés, les moudjahidines avaient remporté la plus belle, la plus folle des victoires : celle qui offre la liberté.Mais rien n’était terminé des choses de la guerre et de la douleur. Rien n’était définitivement écrit du grand livre de cette liberté que nous entendions pourtant faire régner désormais comme préalable absolu à l’instauration d’une authentique Démocratie. Démocratie ! Démocratie ! Ce mot qui fit alors trembler certains pays que nous pensions frères comme le Pakistan ou l’Arabie Saoudite. Démocratie ce mot qui fit sourire puis grimacer du côté de Washington, capitale hautaine et méprisante de l’autre Empire matérialiste mondial. Ces craintes, ces grimaces, nos erreurs de jeune démocratie sans doute aussi, furent le terreau favorable à l’épanouissement de nouvelles fleurs du mal et du malheur : les taliban. Islamistes intégristes, négation de l’islam humaniste et progressiste que nous préconisions, nourris de l’argent facile et de la haine médiocre de voisins désireux de s’approprier par tous les moyens une position géostratégique vitale pour leurs intérêts abscons de boutiquiers avides, les talibans ont bénéficié du soutient inconditionnel des apprentis sorciers musulmans ou occidentaux. Forts d’une inimaginable supériorité en armes et en matériels les talibans ont déferlés sur l’Afghanistan à peine libéré des russes. Nouveaux barbares symbolisant l’apparition d’une inédite menace non seulement sur l’Afghanistan ou l’Asie centrale, mais sur le monde entier désormais. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Il faut le comprendre avant qu’il ne soit vraiment trop tard. Notamment en Euroméditerranée. Au-delà des considérations purement nationales, si fortement légitimes soient-elles pour l’Afghan que je suis, je songe en effet à ce fléau en passe de frapperimpitoyablement nos nations au nom de Dieu. Il suffit de savoir que parmi ces fameux mercenaires islamistes, venant appuyer les talibans lors de leurs attaques contre nos villes et nos vallées, figurent des envoyés spéciaux des mouvements intégristes algériens, marocains, tunisiens, libyens ou bosniaques. Des tueurs froids et fous qui viennent en quelque sorte suivre chez les taliban des cours accélérés de formation terroriste ou paramilitaire. Avec les suites que l’on sait, que l’on doit savoir, sur la stabilité politique, sociale et culturelle de leur pays respectif où ils ne retournent que pour mettre en pratique sanglante les leçons reçues. Plus de cent mille morts ces dernières années pour la seule Algérie où les terroristes se font souvent surnommer « les Afghans », en référence à leur stage chez les taliban. La responsabilité, notre responsabilité à nous musulmans, votre responsabilité à vous démocrates occidentaux, est réellement écrasante. C’est qu’il s’agit « ici et maintenant » comme l’écrivit justement François Mitterand autrefois, de se déterminer non plus en fonction d’intérêts singuliers mais en fonction de l’intérêt supérieur de nos peuples menacés.

Tous ensemble, nous devons réinventer un mode de vie, entre spiritualité et modernité, qui puisse apparaitre à jamais comme facteur d’un très romantique renouveau démocratique. Un renouveau en phase avec les aspirations de nos peuple et non pas seulement en concordance avec les désirs néocolonialistes de quelques puissances ex-coloniales.En préambule grave à mon message, je vous ai dit en évoquant le nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux : « j’ose encore ».Ce qui dans mon esprit signifie qu’il m’importe en tant que musulman de redonner à nos croyances spirituelles, à notre sainte Religion, la juste et divine dimension qui est la sienne. Avec son humanisme, sa poésie, sa rigueur et sa fantaisie, et même son indéniable modernité.Car l’islam ce n’est pas les taliban. Pas plus que les intégristes terroristes de ces organisations mafieuses qui, de Jolo à Blida, tentent de faire croire aux occidentaux qu’ils rackettent et assassinent au nom de Dieu.A ces assassins, à ces criminels, à ces traitres, à ces barbares, je dénie toute référence à Dieu. Ils sont au contraire l’envers obscur de notre religion. Son contraire et sa négation totale.L’islam n’a rien à voir avec les assassins d’enfants et de femmes. L’islam n’a rien à voir avec le refus du droit des femmes à occuper leur juste place dans la société. Contrairement à ce que professent les talibans et leur führers mollah Omar ou cheik Oussama Ben Laden, le Coran n’est pas Mein Kampf !Personnellement, je dénonce, au nom de Dieu et de l’intelligence, le complot international qui vise à imposer une si fausse image de l’islam. Bien trop souvent, malheureusement, avec le soutient d’intellectuels occidentaux abusés ou manipulés. Que de fautes mortelles ne commet-on pas en vertu de la démocratie appliquée aux pires ennemis de la démocratie. Chez nous, musulmans, en engageant le dialogue républicain avec des fous ; chez vous, occidentaux, en permettant l’accès à la représentation démocratique et aux médias de nostalgiques du fascisme, du nazisme ou du stalinisme. Bien sûr, on peut se contenter de gloser en rond, à perte de rêve dans les salons de Paris, Milan ou Washington. Pas de risque alors de se faire assassiner sur un faux barrage de police ou de voir sa maison bombardée avec les armes high-tech fournies généreusement aux taliban par je ne sais qui…Bien sûr, on peut se contenter de tergiverser dans les couloirs surréalistes de l’ONU en se demandant si, après tout, il ne faut pas se ranger du côté des cyniques en envisageant la reconnaissance de l’Etat terroriste taleb, puisque les taliban sont les plus forts militairement. Comble de l’absurde ! Peut-on envisager un seul instant les Etats-Unis de 1941 envisager de reconnaitre l’annexion de la France et d’une bonne partie de l’Europe par le régime nazi d’Adolf Hitler ? Non, mille fois non évidemment !Et c’est pourtant le même type de raisonnement par l’invraisemblable qui conduit aujourd’hui la France et l’Italie en envisageant une éventuelle reconnaissance de l’annexion de l’Afghanistan par les taliban du mollah-dictateur Omar et leurs alliés pakistanais ou arabes. Nous, afghans de l’an 2000 , confrontés paradoxalement à un mal social implacable venu du fond de la nuit des temps, nous ne demandons rien d’autre qu’une réelle compréhension de nos aspirations à la liberté, à la démocratie et à la républicanité. Un rêve concevable et réalisable. A la seule condition que pays arabes et occidentaux se décident enfin à décider !Plus de quartier pour les intégristes ! Plus de dialogue absurde avec les fous et les assassins ! Plus d’échappatoire pour les ennemis de la démocratie ! Plus de naïveté post-soixantuitardes avec les fascistes !Et surtout, plus de diplomatie cynique ne visant qu’à assurer à tel ou tel pays un avantage politique ou économique momentané et vain face à l’histoire en train de se défaire. Il faut aujourd’hui envisager de se débarrasser des vieux shémas politiques psychorigides qui donnent trop souvent à vos hommes politiques des allures surannées, dignes de la Commedia dell’arte . Et ce, à leur cœurs défendant, je sais…Mes amis, si vous voulez vraiment entendre battre le cœur du monde futur, venez en Afghanistan.C’est là l’un des lieux où il bat le plus fort et le plus juste. Encore pour un peu de temps j’espère. Car l’irrémédiable avancée militaire des taliban ne nous laisse plus que peu d’espoir. Il y a quelques semaines, après plusieurs mois de siège sauvage, les talibans se sont emparés de notre dernière ville libre : Taloqan.Salvatore Lombardo était présent lors de ces derniers jours de liberté sous les bombes. Je l’avais convié à venir dialoguer avec moi autour des thèmes de notre Biennale 2000 : Ethique et Esthétique. Avec l’assaut final des talibans sur Taloqan, la rencontre maintes fois reportée n’a pu finalement avoir lieu. J’étais moi-même bloqué dans le Panshir par les Migs de l’aviation pakistanaise. Et Salvatore Lombardo était bloqué dans Taloqan assiégé. Mais il sait que nous étions en fait très proches. Par les messages radio, par l’esprit et par le rêve.

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AHMED SHAH MASSOUD

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