«Et quelqu’un a brisé tout en haut cette jarre grise où
montaient boire les souvenirs;
ensuite il a brisé le mémorandum d’aveugles serments blessés traîtreusement
et il a détruit les tables de la loi inscrites avec le sang coagulé des histoires mortes.
Quelqu’un a fait un brasier et a jeté un à un les fragments.
Le ciel brûlait dans l’extinction de tous les enfers
et sur la terre s’effaçaient ses traces et ses preuves.
Moi, j’étais suspendue dans un temps de l’expiation
sacrée;
moi j’étais d’un côté très lucide de Dieu;
moi, avec les yeux fermés.
Alors, ils ont prononcé la parole.
Il y eut une clameur de vert paradis qui monte en déchirant la racine de la pierre,
et sa proue céleste a avancé entre la lumière et les ténèbres.
Ils ont ouvert les vannes.
Une houle radiante a comblé le creux de toute l’espérance encore inhabitée,
et les eaux avaient jusqu’en haut cette couleur de miroir dans lequel personne ne s’est jamais regardé,
et vers le bas un éclat de grotte orageuse qui regarde depuis toujours pour la première fois.
Ils ont dévoilé soudain les marées.
Derrière a surgi une terre pour inscrire au feu chaque pas du destin,
pour envelopper en herbe assoiffée la chute et le revers de chaque naissance,
pour enfermer de nouveau dans chaque cœur l’amande du mystère.
Ils ont levé les scellés.
La cage du grand jour a ouvert ses portes au délire du soleil
pourvu que toute nouvelle captivité du temps sera éblouissement dans le regard,
pourvu que chaque nuit tombe avec le voile de la révélation aux pieds de la lune.
Ils ont semé dans les eaux et dans les vents.
Et depuis lors, il y eut une seule ombre submergée en mille ombres,
un seul éclat innommé dans cette lumière d’écailles qui illumine jusqu’à la fin la rampe des rêves.
Et depuis lors, il y eut un bord de plumes allumées depuis le lointain le plus éloigné,
des ailes qui viennent et s’en vont en un vol d’adieu à tous les adieux.
Ils ont insufflé un souffle dans les entrailles de toute l’extension.
Ce fut un effleurement contre l’ultime fond du sang;
ce fut un frémissement d’étamines dans le vertige de l’air;
et l’âme est descendue à la lumineuse terre glaise pour combler la forme semblable à son image,
et la chair s’est élevée comme un chiffre exact,
comme la différence promise entre le début et la fin.
Alors s’accomplirent l’après-midi et le matin
dans le dernier jour des siècles.
Moi, j’étais face à toi;
moi, avec les yeux ouverts sous tes yeux
dans l’aube première de l’oubli »

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OLGA OROZCO

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Oeuvre Jaya Suberg