Notre fatigue nous a rongées par le coeur
Nous les filles bleues de l'été
Longues tiges lisses du plus beau champ d'odeur.



Désertées de force
Soulever des pierres dans le courant,
Dévorées de soleil
Et de sourires à fleur de peau.



Hier
Nous avons mangé les plus tendres feuilles du sommeil
Les songes nous ont couchées
Au sommet de l'arbre de nuit.



Notre fatigue n'a pas dormi
Elle invente des masques de soie
Des gants d'angoisse et des chapeaux troués
Pour notre réveil et promenade à l'aube.
Rayonnent après la vie nos pas
De patience et d'habitude.



Dans nos mains peintes de sel
(Les lignes du destin sont combles de givre)
Nous tenons d'étranges lourdes têtes d'amants
Qui ne sont plus à nous
Pèsent et meurent entre nos doigts innocents.



La voix de l'oiseau
Hors de son coeur et de ses ailes rangées ailleurs
Cherche éperdument la porte de la mémoire
Pour vivre encore un petit souffle de temps.



L'une de nous se décide
Et doucement approche la terre de son oreille
Comme une boîte scellée toute sonore d'insectes prisonniers
Elle dit : " La prairie est envahie de bruit
Aucun arbre de parole n'y pousse ses racines silencieuses
Au coeur noir de la nuit.
C'est ici l'envers du monde
Qui donc nous a chassées de ce côté ?"



Et cherche en vain derrière elle
Un parfum, le sillage de son âge léger
Et trouve ce doux ravin de gel en guise de mémoire.

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ANNE HEBERT

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FEMME HERBE 2