Regarde ! il n'est pas possible que le soleil favorise, autant que le nôtre,
les autres jardins ! Regarde bien ! car rien n'est pareil ici à notre enclos
de l'an dernier et cette année, jeune encore et frissonnante, s'occupe
de changer le décor de notre douce vie retirée.

... Les violettes, écloses par magie, dans l'herbe,
 cette nuit, les reconnais-tu ? Tu te penches,
 et comme moi tu t'étonnes : ne sont-elles pas,
 ce printemps-ci, plus bleues ?  Non, non,
 tu te trompes, l'an dernier je les ai vues moins
 obscures, d'un mauve azuré, ne te souviens-tu pas ?

 L'iris dort, roulé en cornet sous une triple soie verdâtre; la pivoine perce la
terre d'une raide branche de corail vif et le rosier n'ose encore que des
surgeons d'un marron rose, d'une vivante couleur de lombric ....
Cueille pourtant la giroflée brune qui devance la tulipe : elle est colorée,
rustaude et vêtue d'un velours solide, comme une terrassière.

Le soleil a marché sur le sable ....  Un souffle de glace, qui sent la grêle,
monte de l'est violacé. Les fleurs du pêcher volent horizontales ....
Comme j'ai froid !
Viens ! j'ai peur de ce nuage violet, liséré de cuivre, qui menace le soleil
couchant ....  Le feu que tu as allumé tout à l'heure danse dans sa chambre,
comme une joyeuse bête prisonnière qui guette notre retour.

O dernier feu de l'année ! Le dernier, le plus beau ! Ta pivoine rose,
échevelée, emplit l'âtre d'une gerbe incessamment refleurie. Il n'y a pas
dans notre jardin une fleur plus belle que lui, un arbre plus compliqué,
une herbe plus mobile, une liane aussi traîtresse, aussi impérieuse !
Restons ici, choyons ce dieu changeant qui fait danser un sourire dans tes yeux mélancoliques.

.

COLETTE

.

odilon-redon-fleurs 2

Oeuvre Odilon Redon