Comme ces alliages précieux aux dômes d'un cirque montagneux qui miroitent, un flux de lave en fusion ou d'étain fluant des bouches de la terre, les ors ruisselants du rivage aux reflets de cuivre rouge que la furie des flots blanchissent et incisent à l'infini...

la mer hiémale bouillonne, lourde et fumante, fantomatique et drapée. Le souffle de la forge attise la haute enclume des brisants, fourbit et étame ces mirages ondés à coups de temps lancinants sans jamais en rétreindre la masse, la sculpture et la silhouette mouvantes.
Une mer argentée aux clartés inconnues du jour et de la nuit ; entre aube et couchant, mélanges subtils de pluies d'étoiles, de poussières adamantines soulevées aux soufflets géants des bourrasques et des tourbillons invisibles ourdissant un labyrinthe éthéré, l'insondable entonnoir à ciels ouverts presque provocant, mugissant sous le vent des caps et des tombants !

Il règne dans cette sidérale arène l'ombre lumineuse et tonnante de la tempête, au seuil de l'ouragan, de ses lueurs surgies du néant qu'empruntent toujours la mémoire des galères, des goélettes et des trois-mâts. L'oeil cyclonique de l'air tourmenté commuant par magie les flux en spirales altières, en colonnades d'embruns où des arcs irisés se prennent à défier le soleil. Derrière les nuages écumants, les avalanches et les congères de la mer convulsée, les montagnes disparaissent, se font plus petites. Les lointains récifs semblent ralentir la course folle des lames toisant, un moment arrêtées, pulvérisées, îlots, phares et balises. Qui peut dire le délire en ce choeur d'azur, à la source de l'éternel où l'instant perle et poudroie comme un songe d'île en partance vers le Ciel des hommes !...
Et ce balancement, ce vacillement des mers confondues qui redonnent à l'âme le sens même d'exister, de traverser quelques pans perdus d'Univers. Fragments insignifiants mais cruciaux d'espace et de durée concédés à l'océan, au sablier de la conscience ; reflet impénétrable et secret du grand bleu accoté au désir, à la volonté de s'en remettre au chaos où le hasard et ses nécessités seraient avenants, amènes comme la grève... comment demeurer ici sans fuir emporté par le vent, passer pareil à la vague et renaître du flot incessant qui sourd de la terre vers la mer, de la mer jusqu'au ciel infiniment brisé ?
Ne voit-on pas à la chevelure des lames battant la roche, bouleversant le sable, éclater l'Univers et se recomposer sous nos yeux le faste capiteux du silence et de l'immensité ? On y apprend le plus simplement du monde son lot de perpétuité, d'absoluité, de vacuité dans l'émerveillement et le respect de la vie, de l'étant, en toute métamorphose divinement accomplie sous nos yeux.

 

Il aura été octroyé aux hommes la vision sibylline de la mer. L'océan si bleu, le ciel à portée de la main simulant l'ascension, le voyage, mieux, le pèlerinage vers l'autre ; quête de vérité de par les mondes numineux et sacrés. Serait-ce alors pour tuer, assassiner qu'il dussent périr, souffrir, risquer et douter des mois durant, quelques heures capitales livrés à la volonté des dieux sanguinaires ou insatiables ?

L'aventure humaine devait-elle s'honorer d'une rançon à faire valoir sur l'injuste et inique tribut des conquérants en lutte contre la diversité et le faible !... Fallait-il que la découverte des mondes se parât des plus funestes desseins, s'octroyant par le droit des mers conquises la domination et la pacification armées des peuples irrémédiablement perçus comme ennemis, sauvages, primitifs, incultes ?
Triste engeance vouée et affligée indûment à l'Océan, à la Mer, à ces étendues qui devinrent de fait séides solennels et souverains de la conquête coloniale et des vastes empires dominateurs. Elles devaient hélas ! déchoir et manquer à leurs destinées pacifiques et unificatrices, vaincues par l'homme et la pensée éminemment rationnelle, s'éloignant à jamais des promesses viables d'un ciel tapi aux confins de l'être et de la tolérance... L'humanité cheminait vers les guerres, expressions sublimées et magnifiée de la toute puissance de l'homme sur la Terre à faire valoir, à brandir au-delà de l'inconnu !

C'est ainsi que je porte mon regard peiné sur le Monde du silence, le vaste Monde de la mer qui nous ceint et nous invite depuis la nuit des temps. C'est ainsi qu'en voguant j'entends toujours la plainte de l'esclave monter des cales sordides, le cri de l'exil, la déchirure de la terre ancestrale pleurant l'arrachement de ses racines et le lien de la mémoire séculaire tranché. Je vois autant d'îles et de contrées dans l'ignorance des jours fatals de l'annexion et de l'inacceptable génocide que les siècles et l'histoire digèrent inexorablement.

Oui, au cri de " Dieu le veut ", montaient les croisées des temples, les Inquisitions, l'Obscurantisme du dogme assis à la table des Rois et des Empereurs, servant les dieux jaloux, décrétant au nom de l'empire des mers vaincues l'imprescriptible souveraineté sur le Nouveau Monde bardé des oripeaux révolutionnaires ou des fanatismes, chantres de la liberté des justes ... La puissance exportée s'arrogeant de facto cosmogonie et dominance, se gaussant de la pensée unique et de son credo intransigeant...

 

Un coin de ciel bleu mouvant où s'épandre bercé et emmené par des cathédrales de voiles hissant au plus haut des cieux les joyaux de la rencontre, de la découverte, de l'échange, du partage, du don, des différences, de l'abondante et fastueuse diversité.

Imaginer aussi un poème où le verbe, le langage, l'essence comme les sens, les représentations, le geste et le son nimbés d'imaginaire étayeraient une volonté, un élan de vivre commun, ensemble, répondant à l'invite de la mer : générer la vie, l'aimer, la dépouiller des inexplicables et indésirables carences, la parfaire, la préserver et l'étendre en accord avec les marées, les lunaisons et les saisons !
Certes, il est dans le temple de la nature la plus profonde des inclinations à l'accomplissement, au renouveau. Mais l'on voit aussi poindre de la géhenne la plus intransigeante et complète cruauté, barbarie. Serait-ce là le déterminisme insidieux à combattre afin que l'homme se détache et vainc l'algorythme, l'alchimie ignobles du bien et du mal qui s'imposent tout autour de lui, en lui tel un conflit inhérent à la nature insoumise, au diapason d'un temps que le seul trône diabolique et inanimé du hasard asservirait à outrance ?
Ciel, la Mer ! je voyais en planant autour des mondes la voie immuable de Sagesse, j'écoutais l'ode majestueux de l'immensurable azur. Leurs pensées de vent et d'eau me venaient d'en Haut, étaient tout esprit et aux mains de la paix ouvrageaient harmonieusement le bel âge, si loin de l'âge d'or.

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CRISTIAN-GEORGES CAMPAGNAC

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